1. Aux fondements de l’impérialisme minéral. Connaître le sous-sol et la mine, acclimater le charbon à la société en Belgique et en France au 18e siècle

« En vain a-t-on opposé à l’emploi de la houille l’inconvénient de la fumée noire et son odeur, soit-disant malsaine ; en vain a-t-on cherché à dégoûter les consommateurs ; l’exemple, la raison et le temps qui triomphent de tout, sont là pour vaincre les oppositions routinières, et pour faire valoir et prédominer ce qui est véritablement bon et utile. Aussi la consommation de la houille en France et à Paris même, va-t-elle toujours en croissant, non seulement pour le service des usines, mais qui plus est, pour les usages domestiques »

C.P. Brard, 1826[1].

Le développement de l’extraction du charbon au 18e siècle va de pair avec l’augmentation de son utilisation en tant que combustible domestique et industriel. Le charbon de terre permet de pallier à la pénurie de bois touchant l’Europe occidentale au 18e siècle[2]. Toutefois, le recours au charbon de la part des populations ne s’opère pas sans réticences. Jusqu’à la fin du 18e siècle et même encore au 19e, le charbon suscite de nombreuses interrogations sur sa nocivité[3]. Son utilisation, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne va pas de soi. Des hommes de lettres et de sciences entreprennent de modifier les préjugés et de donner une image positive du charbon et de ses capacités calorifiques[4]. Le basculement culturel en faveur du combustible est un préalable à l’expansion de l’activité charbonnière en permettant la création de débouchés pour écouler la production.

L’importance croissante des activités extractives au sein des sociétés française et « belge » s’accompagne également d’un accroissement des savoirs sur le sous-sol et l’art des mines. La géologie en tant que science naît dans le courant du siècle des Lumières. L’étude du monde souterrain et des techniques minières permet de soutenir le développement des activités extractives[5]. La conquête du monde minéral nécessite une meilleure connaissance de celui-ci, de sa nature, des moyens d’en extraire les matériaux et des conséquences de cette exploitation[6]. Plongeons ensemble dans les fondements du système extractiviste actuel, remontons aux racines l’impérialisme minéral, c’est-à-dire, à l’entreprise de conquête et de domination du sous-sol par l’Homme.

Le charbon de terre, un combustible insalubre ?

Jusqu’à la fin du 18e siècle, le charbon n’est pas considéré comme un combustible de qualité, pire on lui prête un caractère nocif. Ce n’est pas encore le « pain de l’industrie » dont les commentateurs du 19e et du 20e siècles loueront les mérites et les bénéfices pour la « civilisation[7]».

Les préjugés sur la houille ont certainement retardé son utilisation selon Jean Vercleyen[8]. En Angleterre, le charbon est pendant longtemps considéré comme nuisible à la santé[9]. En France, il est taxé de combustible insalubre[10]. Henri IV en défend l’usage sous peine d’amendes et de peines d’emprisonnement. Dans l’Empire Germanique, Athanasius Kircher prétend en 1665 que la houille provoque l’apoplexie[11] tandis qu’en 1740, Hoffmann la rend responsable de la pleuro-pneumonie, de l’asthme et de la phtisie, maladies qui selon lui existent à l’état endémique dans les régions charbonnières de Liège et de Londres[12].

Les voyageurs traversant les régions minières se plaignent fréquemment dans leurs récits de la puanteur de la fumée du charbon[13]. Pour De Pöllnitz, les voyageurs ne peuvent traverser Liège sans trouver à médire de la houille. Le chauffage en est très désagréable par la mauvaise odeur qui surpasse celle du charbon d’Angleterre et qui rend Liège, en hiver, aussi noire et aussi sombre que Londres[14]. En Autriche, des sujets des Pays-Bas autrichiens envoyés à Vienne par le prince Charles de Lorraine en 1757 échouent à faire adopter aux Autrichiens l’usage de la houille[15].

Ces opinions négatives ont néanmoins des contreparties plus favorables au charbon. Pour Waleffe, la houille a un rôle bénéfique pour les habitants du pays de Liège : les Liégeois ont naturellement beaucoup d’esprit, ils sont capables des sciences les plus abstraites avec un grand feu d’imagination. L’air pur du pays et la vapeur du charbon qu’on y respire, rempli de soufre et de nitre, peuvent y avoir part[16]. Morand, membre de l’Académie des Sciences française, effectue des expériences publiques sur l’usage de la houille afin de vaincre l’aversion des Parisiens pour ce minéral. Il écrit : les Liégeoises, qui sont au moins aussi coquettes que nos Françaises, emploient presque exclusivement de la houille pour se chauffer[17]. Le charbon ne serait pas nocif pour la beauté des femmes, heureuse nouvelle…

L’opinion négative et méfiante envers le charbon s’inscrit dans la logique hygiéniste des circumfusa ou « choses environnantes ». Sous ce terme, les médecins du 18e siècle incluent les airs, les eaux, les lieux de la médecine hippocratique et tous les autres éléments ayant une influence sur la santé[18]. Les fumées de charbon font partie des « choses environnantes » pesant sur la santé des habitants. Elles apparaissent logiquement menaçantes à certains médecins et intellectuels[19]. Les vapeurs et les fumées sont considérées comme étant la cause de maladies. Par exemple, Dubos considère en 1719 que le déclin des Romains depuis l’Antiquité est dû à la destruction des égouts par les envahisseurs barbares et par l’expansion des mines d’alun dont les vapeurs ont altéré l’air de la ville[20].

Les vapeurs artisanales sont vues d’un œil méfiant par la bourgeoisie urbaine qui craint pour sa santé et son bien-être[21]. La fumée dégagée par la combustion du charbon fait partie, selon cette logique, des circumfusa qu’il s’agit de circonscrire voire d’éliminer du milieu urbain afin de l’assainir.

La police d’Ancien Régime est très active dans la régulation des activités industrielles et artisanales en milieu urbain. Geneviève Massard-Guilbaud et Thomas Le Roux ont bien montré pour le cas parisien l’influence des lieutenants de police dans la gestion des pollutions industrielles au 18e siècle et l’obstacle que constitue pour l’industrialisation les compétences des magistrats de police en la matière[22]. Ces magistrats limitent l’usage de la houille dans les villes à cause de l’aversion d’une partie des habitants pour les fumées de charbon3. Après la Révolution, plusieurs scientifiques et industriels, notamment Chaptal et Payen, vont mener un « lobbying » intense auprès des instances gouvernementales républicaines afin de restreindre les compétences des magistrats de police en plaçant les affaires industrielles hors du champ de compétence de la police. La régulation de la pollution est transférée à l’administration civile et le règlement des conflits à la juridiction civile[23]. Après 1810, le « verrou policier » saute définitivement, permettant l’usage non restrictif du combustible fossile[24].

 Ces quelques exemples d’avis positifs et négatifs sur la houille, la fumée que sa combustion dégage, sa puanteur et son caractère déplaisant, montrent que l’utilisation du charbon est sujette aux réticences d’une partie de la population. Hormis les habitants proches des lieux d’extraction, les personnes disposées à recourir au charbon pour le chauffage domestique à la place du bois ou à remplacer le charbon de bois par du charbon de terre dans les forges et les fourneaux sont encore peu nombreuses dans la première moitié du 18e siècle[25].

Sauver les forêts, promouvoir l’usage du charbon

La promotion de l’usage du charbon pour le chauffage domestique et son usage industriel ainsi que l’intérêt accru du gouvernement français et de celui des Pays-Bas autrichiens pour la recherche et la mise en exploitation des mines de charbon s’expliquent, en grande partie, par une crise environnementale touchant l’Europe occidentale : la pénurie de bois et la déforestation[26].

 Durant tout le 18e siècle, la France comme les Pays-Bas sont confrontés à une envolée du prix du bois due à sa raréfaction. Jars témoigne de cette pénurie de bois et de l’utilité de remplacer le bois par le charbon de terre dans ses Voyages métallurgiques en 1763 :

« L’utilité des houilles ou charbons de pierre est depuis longtemps reconnue en France et rend précieuses les carrières de ce minéral qu’elle possède. On l’emploie dans les forges et on le substitue avec avantage dans plusieurs cas, au charbon fait avec le bois, dont il importe d’autant plus de diminuer la consommation, que l’on se plaint avec raison que la quantité en diminue sensiblement dans le royaume et que les forêts se détruisent par les coupes sans être remplacées par des plantations équivalentes[27] »

Déjà au milieu du 17e siècle, l’État français s’inquiète du déboisement[28]. Une ordonnance prise par Colbert en 1669 sur les eaux et forêts est censée réguler la déforestation et réglementer les usages du bois, notamment par le contrôle étatique à travers la Maîtrise des Eaux et Forêts, mais son efficacité est limitée[29]. Après les années 1750, la situation empire, le combustible tend à manquer au fur et mesure que les forêts et les bois sont exploités. L’accroissement démographique, la recherche du confort et l’essor des grandes manufactures exigent des quantités de plus en plus importantes de bois[30]. Selon Louis Trénard, le Nord du royaume de France est particulièrement touché :

« Les ateliers textiles anéantissent les forêts : on file et on tisse en Flandre et en Picardie, Saint-Quentin produit 100000 pièces de toile, Valenciennes 50000, Maubeuge fabrique des serges, Condé des siamoises ; Saint-Amand des molletons, Lille des bas… Partout, les chaudières engloutissent des bûches[31] »

Dans le Nord, cette surconsommation de bois conjuguée à la séparation du comté de Hainaut en deux parties rend l’approvisionnement en bois et en charbon difficile. Selon Marcel Gillet et Hubert Watelet, cette pénurie énergétique aurait incité les entrepreneurs à mener des prospections afin de découvrir des gisements de charbon de terre exploitables pour pallier le manque chronique de bois et de charbon de bois[32]. Dans les Pays-Bas autrichiens, et particulièrement le Hainaut, l’usage du charbon de terre est plus répandu mais demeure insuffisant pour régler la pénurie de bois frappant la contrée. C’est seulement vers les années 1760-1770 que l’impératrice Marie-Thérèse en favorise officiellement l’emploi[33]. Dans une lettre de Van Swieten, médecin particulier de l’impératrice, au médecin Morand, auteur d’un célèbre traité sur l’exploitation des mines, il indique que Sa Majesté pensait très avantageusement de l’usage de la houille qu’elle donnait des récompenses aux maréchaux-ferrants, aux faiseurs de briques, et aux chaufourniers qui s’en servaient[34].

Certains scientifiques de l’époque craignent également que la déforestation massive ne mène à un changement climatique irréversible. Il s’agit en l’occurrence d’un refroidissement généralisé du globe[35]. Cette crainte inspire directement des théories climatiques de l’époque. C’est le cas notamment de l’ingénieur des Ponts et Chaussées François Antoine Rauch dans son étude de 1802 intitulée Harmonie hydro-végétale et météorologique, ou recherches sur les moyens de recréer avec nos forêts la force des températures et la régularité des saisons par des plantations raisonnées[36]. La déforestation perturberait le cycle de l’eau. Les arbres assurent la stabilité climatique. Leur diminution entraîne un phénomène de refroidissement car l’eau étant moins absorbée par les végétaux, elle a tendance à demeurer dans l’atmosphère, à favoriser la création de nuages et à retomber sous forme de pluie et de neige[37]. Sauver les forêts en recourant à plusieurs sources d’énergie et combustibles comme le charbon permettrait d’enrayer ce changement climatique. Le charbon est vu comme un potentiel sauveur de la planète à la fin du 18e et au début du 19e siècle…[38].

La France régénérée vous demande à recréer cette belle nature sur toute sa surface, Harmonie hydrovégétale, 1802.

L’augmentation du prix du bois, la disparition des forêts, la crainte de voir le climat changer de manière irréversible, l’urbanisation croissante et le développement de l’industrie post-1750 accélère le basculement culturel en faveur du charbon et encourage le développement des activités charbonnières[39]. On assiste dans les dernières lueurs de l’Ancien Régime, aux prémices du passage d’une économie « organique », fondée sur les énergies « renouvelables » (bois, eau, vent, muscles), caractéristique des sociétés depuis l’Antiquité, à une économie « minérale », celle qui est la nôtre, dépendante de la production de combustibles fossiles et de minerais en grande quantité afin d’en assurer la pérennité[40].

Usage domestique du charbon

Pour accroître l’utilisation du charbon pour le chauffage domestique, outre les réticences psychologiques, les foyers de cheminée et les habitations en général doivent être adaptées. Les foyers à bûche ne sont pas conçus pour brûler du charbon de terre. Certains s’interrogent sur la manière de construire des cheminées qui pourraient utiliser le charbon de manière satisfaisante et bien chauffer. Une « science » spécifique, la « caminologie » se développe. Des études sont menées sur la réflexion des rayons calorifiques sur la brique de terre cuite ou sur la forme des conduits pour améliorer le flux d’air. On mesure la force ascensionnelle de l’air chaud ainsi que sa pression augmentant avec la température. La calorimétrie, la dynamique des gaz, l’étude de la combustion découlent d’un souci de confort caractéristique de la science des Lumières[41]. Les cheminées sont aménagées pour utiliser le charbon et recueillir ses cendres. Le fond de la cheminée est maçonné en briques au lieu d’avoir une plaque en fonte, les boulets et agglomérés de charbon brûlent dans un bac grillagé afin d’en prévenir la dispersion[42].

Quelques Académies scientifiques organisent des concours en vue de trouver un système pour empêcher les cheminées de répandre de la fumée et de résoudre les nuisances causées par les fumées de charbon[43]. Entre 1783 et 1787, l’architecte lyonnais Joseph Desarnod améliore la cheminée « à la pensylvanienne » imaginée par Benjamin Franklin. Il propose d’établir une manufacture d’appareils de chauffage au charbon. La Convention nationale fait placer un des poêles de Desarnod dans sa salle de réunion. L’architecte reçoit plusieurs récompenses aux Expositions de l’an VI et de l’an XI. Toutefois, la diffusion du chauffage au charbon est relativement lente. En Alsace, les pôeles à charbon n’apparaissent que vers 1811[44]. La Société libre d’émulation de Liège propose plusieurs fois entre 1783 et 1787 la question suivante au concours : Quels sont les moyens de prévenir les dangers qui accompagnent l’exploitation de la houille au pays de Liège[45] ?

Utilisation industrielle du charbon

L’utilisation du charbon de terre dans les procédés artisanaux et industriels intervient tardivement aussi bien en France que dans le Hainaut. Sa consommation dans les forges et les fourneaux nécessitent aussi des aménagements à l’instar des appareils de chauffage domestique. Le charbon ne donne pas la même flamme et ne possède pas la même puissance calorifique que les bûches ou le charbon de bois. Les fours ne sont pas conçus pour un combustible qui brûle lentement. En France, la houille remplace progressivement le charbon de bois dans les verreries, les poteries, les briqueteries et les fours à chaux. Dans la métallurgie, par contre, l’adoption du charbon de terre à la place du charbon de bois s’effectue plus rapidement. Des deux côtés de la frontière, les industries s’inspirent du modèle anglais pour renouveler leurs techniques et recourir au coke[46]. On assiste au passage de la forge au charbon de bois à la métallurgie au coke même si le charbon de bois reste majoritaire dans les forges jusqu’aux années 1840[47]. Dans le Hainaut, les faïenceries et les verreries n’adoptent le charbon de terre que durant la période française. Par contre, dans le Tournaisis, les chaufourniers recourent massivement au charbon pour produire de la chaux[48].

Savoirs géologiques et extraction minière

L’extraction du charbon et l’expansion de l’activité charbonnière suscite l’intérêt d’un certain nombre de scientifiques. Le paysage souterrain est créé au 19e siècle avec le développement des mines[49]. Sa création est à mettre en parallèle avec celle du paysage montagneux forgé au 18e siècle[50]. Les savoirs géologiques se développent en même temps que l’activité minière occupe une place de plus en plus importante pour les sociétés occidentales[51].

Le sous-sol est un espace non maîtrisé, dangereux et mystérieux. C’est le ventre de la terre, un lieu ambivalent suscitant à la fois attraction et répulsion. Le souterrain est le réceptacle des Enfers, des défunts, des monstres, des démons et des divinités maléfiques. Au Moyen Âge, on se méfie des mines et des mineurs car le sous-sol est la source des forces maléfiques[52].

Les connaissances sur le monde souterrain se développent dès le 16e siècle sous l’impulsion de Georg Bauer, dit Agricola, et de son ouvrage De Re Mettalica paru pour la première fois en 1556[53]. Fruit de ses observations dans plusieurs mines, Agricola décrit les arts miniers, la manière de mener les travaux, les risques encourus par les mineurs, les impacts de l’extraction sur la surface et la nature des différents minéraux exploités à son époque. Jusqu’au 18e siècle, il demeure l’ouvrage de référence pour les exploitants miniers[54]. Durant ce siècle, l’exploitation des mines est en plein essor du fait de l’accroissement des besoins lié à l’industrialisation naissante et à la pénurie de bois touchant l’Europe occidentale. L’intérêt d’un nombre croissant de scientifiques et d’intellectuels pour la minéralogie et les arts miniers s’inscrit dans ce processus d’industrialisation et comme une réponse à la crise environnementale à laquelle les États d’Ancien Régime sont confrontés. Pour Gabriel Gohau, l’étude des couches de la terre n’est plus, au 18e siècle, la préoccupation des seuls théologiens qui dissertent sur le Déluge et la Création du monde[55]. La connaissance du sous-sol suscite l’intérêt d’industriels soucieux d’exploiter de manière profitable les ressources minières[56].

Il ne s’agit pas ici de retracer l’histoire de la géologie mais plutôt de montrer, succinctement, que le savoir géologique en bouleversant la manière de concevoir la Terre et le sous-sol, pose les bases du système « extractiviste » qui prend son plein essor à la fin du 19e siècle et au début du 20e[57].

Les naturalistes des Lumières contribuent à changer la temporalité du globe et la manière de percevoir le sous-sol et les matières que celui-ci renferme. Le monde souterrain cesse progressivement d’être considéré comme un don de Dieu pour devenir un stock de ressources à exploiter. Le savoir géologique permet de dépasser le cadre local des exploitations minières pour envisager le sous-sol dans sa globalité. Les géologues classent, repèrent, délimitent les masses souterraines, tracent des cartes géologiques, représentent un monde auparavant inconnu pour le révéler aux industriels[58]. Les prospections sont rendues plus sûres tandis que les notions de « ressource » et de « réserve » se répandent dans les milieux d’affaires et les administrations[59]. L’industrie minière, quant à elle, fournit aux géologues les données qui leurs sont nécessaires par les terres remontées des puits de sondages, les fossiles retrouvés dans les veines de charbon, etc. Géologie et activités minières se nourrissent mutuellement de leurs savoirs et de leurs avancées[60].

La détermination de l’âge de la Terre entre également en ligne de compte pour expliquer l’envolée de l’exploitation minière à la fin du 18e siècle. Pour certains naturalistes, comme Buffon, la Terre est bien plus ancienne que ce qu’affirme l’Église[61]. Pour lui, la Terre est âgée de 75000 ans au lieu de quelques milliers d’années[62]. Cet élargissement de l’horizon temporel du globe exerce une influence certaine sur la perception du contenu du sous-sol. Si la Terre est plus âgée qu’on le pensait auparavant, les ressources minérales disponibles doivent être forcément plus importantes. Au début du 19e siècle, cette confiance dans une nature-stock infiniment ancienne et donc immensément riche pour reprendre les termes de Jean-Baptiste Fressoz, favorise le basculement d’une énergie organique de surface vers une énergie fossile souterraine et soutient le développement de l’industrie minière. De la fin du 18e au début du 19e siècle, on passe d’une conception d’un sous-sol fini et limité à un sous-sol perçu comme un immense réservoir où l’industrie peut puiser ses ressources et assurer sa prospérité[63]. Ce qui permet à des économistes du début du 19e siècle comme Jean-Baptiste Say d’affirmer que les ressources souterraines permettent à l’être humain de s’affranchir des limites imposées par la finitude de la surface de la Terre :

« Heureusement que la nature a mis en réserve, longtemps avant la formation de l’homme, d’immenses provisions de combustibles dans les mines de houille, comme si elle avait prévu que l’homme, une fois en possession de son domaine, détruirait plus de matières à brûler, qu’elle n’en pourrait reproduire[64] »

Grâce à la nouvelle conception d’une Terre ancienne se développant à la fin du 18e siècle, malgré la finitude manifeste de sa surface, l’intérieur de la planète devient un réservoir apparemment illimité de ressources[65]. En quelques décennies, entre la fin du 18e et le début du 19e siècle, la géologie a transformé radicalement la crainte de la finitude des ressources et du déclin des sociétés par l’augmentation démographique et le manque de denrées alimentaires telle que développée par Malthus en un plaidoyer rassurant pour une croissance sans fin. L’écorce terrestre et ses richesses sont désormais considérées comme les moteurs du développement et du progrès humain[66].

Connaître le charbon

Connaître le charbon, sa composition, le tracé des veines, l’importance d’un gisement devient une question cruciale et un passage obligatoire pour mener l’exploitation des couches de houille de manière profitable et mettre en valeur le gisement[67].

La hantise du gaspillage se développe au 18e siècle. Les « grattages » des propriétaires de la surface afin d’extraire le charbon superficiel, communément nommé « terre-houille », en France et dans les Pays-Bas autrichiens sont moins tolérés voire réprimandés[68]. Pour assurer l’approvisionnement des établissements industriels, l’exploitation doit être rationnelle et réfléchie. Pour ce faire, le développement des savoirs sur le charbon et sur l’art de l’exploiter sont encouragés par les gouvernements[69]. En France, avant la création de l’École des Mines en 1783, la volonté d’acquérir des informations scientifiques sur les gisements de charbon et sur les manières de les exploiter suscite des missions à l’étranger[70]. Entre autres, Jars et Duhamel parcourent les régions minières de l’Empire germanique, de l’Angleterre, de l’Écosse, de la Principauté de Liège pour observer les techniques employées dans les exploitations de ces contrées[71]. Dans la même optique, les traités sur l’art des mines, la minéralogie et la géologie publiés par les académies de Saxe et d’Autriche sont rapidement traduits en français[72]. Les connaissances acquises par ces voyages d’étude sont rapidement transmises auprès des exploitants et appliquées, surtout dans les grandes sociétés comme la Compagnie d’Anzin ou le Grand Hornu.

Les savoirs sur la nature du charbon se modifient également au 18e siècle. Pendant longtemps, le charbon est considéré comme une pierre renfermant un feu intérieur, le phlogistique. Inflammable, le charbon serait à l’origine des volcans et des tremblements de terre[73]. Pour Agricola, dans le De ortu, les feux souterrains qui alimentent les volcans et causent les séismes seraient produits par la combustion du charbon, du soufre et des bitumes dans les entrailles de la Terre[74]. Durant les Lumières, les conceptions changent. L’Encyclopédie fait le point sur les connaissances au milieu du siècle. Dans l’article « Charbon minéral » rédigé par d’Holbach en 1753, ce dernier décrit le charbon comme une  substance inflammable composée d’un mélange de terre, de pierre, de bitume et de soufre : elle est d’un noir foncé, formé par un assemblage de feuillets ou de lames étroitement unies les unes aux autres, dont la consistance, les propriétés, les effets et les accidents varient suivant les différents endroits d’où elle est tirée[75].

La question principale de l’époque consiste à savoir la nature du charbon. Certains, comme le minéralogiste Suédois Wallerius pensent que le charbon est produit par une « huile de pétrole ou du naphte » qui s’est mêlée à de la marne et du limon. D’autres, comme d’Holbach croient en l’origine végétale des bitumes. Ils prennent pour preuve les restes de végétaux fossiles que l’on trouve dans les morceaux de charbon et les radicelles fossilisées présentes sur le toit des galeries souterraines[76]. Une seconde preuve est fournie par l’aspect « feuilleté » du charbon, chaque feuille étant une couche de végétaux décomposés. D’Holbach en conclut qu’il

« y a tout lieu de croire que, par des révolutions arrivées à notre globe dans les temps les plus reculés, des forêts entières de bois résineux ont été englouties et ensevelies dans le sein de la terre, où peu à peu et au bout de plusieurs siècles, le bois, après avoir souffert une décomposition, s’est ou non changé en limon, ou en une pierre, qui ont été pénétrés par la matière résineuse que le bois lui-même contenait avant sa décomposition »

L’idée selon laquelle le charbon a une origine végétale exerce une influence primordiale sur son extraction. Certains intellectuels imaginent que le charbon se renouvelle en sous-sol comme les végétaux de la surface. En 1774, Claude Léopold Genneté, physicien de l’impératrice d’Autriche, publie ses Connaissances des veines de houille ou charbon de terre et leur exploitation dans les mines qui les contient. Il y expose une théorie, relativement répandue, selon laquelle les veines de charbon sont formées par un suc bitumineux qui distille du roc. Elles se reproduiraient en quarante ans alors que les minéraux ne possèderaient pas cette propriété ce qui explique la rareté de ces derniers[77]. La théorie du renouvellement des couches de charbon peut se justifier par les origines végétales du minéral mais les observations de terrain viennent vite contredire cet optimisme. Les gisements s’épuisent et ne se renouvellent pas malgré les ans qui passent[78].

Buffon étudie le charbon en suivant l’idée cartésienne que la connaissance scientifique de la nature permet à l’homme de la dominer. Il reconnaît l’origine végétale du charbon dans son Histoire naturelle des minéraux et en encourage l’exploitation[79]. D’autres encore accroissent les savoirs sur le charbon grâce à leurs voyages d’étude, leurs observations de terrain, leurs expériences sur le minéral et les traités qu’ils en tirent[80]. Les Académies organisent des concours cherchant à trouver les meilleurs moyens de tirer profit du charbon[81].

L’intérêt pour le charbon au 18e siècle est certain. Le combustible occupe une place de plus en plus importante dans la société que ce soit pour le chauffage ou pour les industries et surtout dans les sciences. Philosophes, naturalistes, intellectuels et scientifiques se penchent sur le précieux minéral. Ce dernier devient l’objet de nombreuses interrogations et de multiples convoitises au fur et à mesure que les savoirs à son propos se développent. Un dernier exemple de l’intérêt pour le charbon se trouve dans l’Encyclopédie méthodique publiée par Charles Panckoucke à partir de 1782. L’article « charbon » se trouve dans le premier volume dédié aux matières financières[82]. Le charbon occupe une place de choix dans les préoccupations économiques et scientifiques à la fin de l’Ancien Régime[83].

Reste à savoir comment l’impérialisme minéral se développe dans le courant du 19e siècle, mais cela c’est une autre histoire…

Notes

[1] Brard C.P., Minéralogie populaire ou avis aux cultivateurs et aux artisans sur les terres, les pierres, les sables, les métaux et les sels qu’ils emploient journellement, le charbon de terre, la tourbe, la recherche des mines, etc., Paris, Louis Colas, 1826, p. 90.

[2] Buridant J., Crise forestière et exploitation de la tourbe en France, 18e-19e siècle : essai de mise en parallèle, in Derex J.-M. et Grégoire F., éd., Histoire économique et sociale de la tourbe et des tourbières, Paris, Aestuaria, 2009, p. 77-86.

[3] Darquenne R., Controverses sur la nocivité du charbon de terre (18e-19e siècles), in Annales de la Société belge d’histoire des hôpitaux, 19, 1981, p. 33-45.

[4] Trénard L., Le charbon avant l’ère industrielle, in Trénard L., dir., Charbon et Sciences humaines. Actes du colloque organisé par la Faculté des Lettres de l’Université de Lille en mai 1963, Paris, Mouton, 1966, p. 67-75.

[5] Destatte J., Des mineurs et des savants. Comment l’exploitation houillère a contribué au progrès des sciences et des techniques, Blégny, « Les cahiers de Blégny-Mine », 2015, p. 15.

[6] Voir Laissus Y., Les cabinets d’histoire naturelle, in Taton R., dir., Enseignement et diffusion des sciences en France au 18e siècle, Paris, Hermann, 1986, p. 360-410 et Birembaut A., L’enseignement de la minéralogie et des techniques minières, Ibid., p. 658-712.

[7] Darquenne R., Controverses sur la nocivité du charbon de terre…

[8] Vercleyen J., Histoire du charbon, Bruxelles, Labor, 1965, p. 113.

[9] John Evelyn publie en 1661 un pamphlet retentissant adressé au roi Charles II où il y dénonce les nuisances causées à Londres par les fumées de charbon (Evelyn J., Fumifugium, or, The inconveniencie of the aer and smoak of London dissipated with some remedies humbly proposed by J.E. esq. to His Sacred Majestie, and to the Parliament now assembled, Londres, 1661). Sur la pollution de l’air engendrée par les fumées de charbon, voir l’étude de Perter Brimblecombe sur le cas londonien (Brimblecombe P., The Big Smoke. A history of air pollution in London since medieval times, Londres, Routledge, 2011, p. 22-38 [1e éd. angl., 1987]) et la synthèse de Peter Thorsheim (Thorsheim P., Inventing Pollution. Coal, Smoke, and Culture in Britain since 1800, Athens, Ohio University Press, 2006, p. 1-9).

[10] Déjà en 1520, la Faculté de médecine de Paris s’interroge sur la nocivité du charbon pour la santé (cité dans Trénard L., Le charbon avant l’ère industrielle…, Paris, Mouton, 1966, p. 55).

[11] Kircher A., Mundus Subterraneus quo Divinum Subterrestris Mundi Opisicium, mira Ergasteriorum Naturae in eo distributio, verbo πανάμοβον Protei Regnum, Universae denique Naturae Majestas et divitia summa rerum varietate exponuntur. Abditorum effectuum causae acri indagine inquisitae demonstrantur ; cognitae per Artis et Naturae conjugium ad humanae vitae necessarium usum vario experimentorum apparatu, necnon novo modo, et ratione applicantur, Amsterdam, 2, 1665, p. 70.

[12] Hoffmann F., Observationes physico-chimicae, Halle, 1736, p. 227.

[13] Destatte J., Des mineurs et des savants…, p. 17.

[14] De Pöllnitz C.-L., Mémoires de Charles-Louis baron de Pöllnitz, contenant les observations qu’il a faites dans ses voyages et le caractère des personnes qui composent les principales cours de l’Europe, 3, Liège, Joseph Demen, 1734, p. 222-223.

[15] Pfeiffer, Histoire du charbon de terre et de la tourbe, Paris, 1776, p. 17.

[16] Waleffe B.-H. de Corte, baron de, Les Titans ou l’Ambition punie, Liège, 1725, préface.

[17] Morand, Mémoires sur la nature, les effets, propriétés et avantages du feu de charbon de terre, etc., Paris, Delalain, 1770, p. 167-183.

[18] Fressoz J.-B., Circonvenir les « circumfusa ». La chimie, l’hygiénisme et la libéralisation des « choses environnantes » : 1750-1850, in Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 56, 4, 2009, p. 39-76.

[19] Voir, entre autres, Barles S., La ville délétère. Médecins et ingénieurs dans l’espace urbain, 18e-19e siècle, Seyssel, Champ Vallon, 1999 ; Corbin A., Le miasme et la jonquille, Paris, Aubier, 1982 ou Le Roux T., Le laboratoire des pollutions industrielles. Paris, 1770-1830, Paris, Albin Michel, 2011.

[20] […] l’air de la campagne de Rome tue aussi promptement que le fer l’étranger qui ose s’exposer à son activité durant le sommeil. L’air y est toujours pernitieux de quelque costé que le vent soufle, ce qui met en évidence que la terre est la cause de l’altération de l’air. Cette infection prouve donc qu’il est survenu dans la terre un changement considérable, soit qu’il vienne de ce que la terre n’est plus cultivée comme du temps des Césars, soit qu’on veuille l’attribuer aux marais d’Ostie et à ceux de l’Ofante, qui ne sont plus desseichés comme autrefois, soit enfin que cette altération procède des mines d’alun, de souffre et d’arsenic qui depuis quelques siècles auront achevé de se former sous la superficie de la terre et qui présentement envoyent dans l’air, principalement durant l’été, des exhalaisons plus malignes que celles qui s’en échapoient lorsqu’elles n’avoient pas encore atteint le degré de maturité où elles sont parvenues aujourd’hui (Dubos abbé, Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture, Paris, Jean Mariette, 2, 1719, p. 266-268).

[21] Fressoz J.-B., L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Le Seuil, 2012, p. 149-337.

[22] Massard-Guilbaud G., Histoire de la pollution industrielle. France, 1789-1914, Paris, EHESS, 2010 et Le Roux T., Le laboratoire des pollutions industrielles…

[23] Fressoz J.-B. et Le Roux T., Protecting industry and commodifying the environment : the great transformation of French pollution regulation, 1700-1840, in Massard-Guilbaud G. et Mosley S., dir., Common Ground. Integrating the social and environmental in History, Cambridge, Cambridge Scholars Publishing, 2011, p. 340-366.

[24] Fressoz J.-B., « Mundus Oeconomicus » : révolutionner l’industrie et refaire le monde après 1800, in Pestre D., Raj K. et Sibum H. O., dir., Histoire des sciences et des savoirs, 2 : Modernité et globalisation, Paris, Le Seuil, 2015, p. 378-381.

[25] Woronoff D., Histoire de l’industrie en France du 16e siècle à nos jours, Paris, Le Seuil, 1998, p. 117-123.

[26] Bien que de nombreux historiens postulent l’existence de cette crise forestière à l’échelle européenne comme Rolf Sieferle, Kenneth Pomeranz, Paul Warde ou Thorkild Kjaergaard, celle-ci demeure controversée et n’a pas le même impact selon les régions. Pomeranz et Kjaergaard estiment que la couverteure forestière chute à 16 % du territoire pour la France contre 33 % au 16e siècle, à 4 % pour le Danemark alors qu’elle était entre 20-25 % en 1500, à 5 à 10 % pour l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne vers 1850 (Kjaergaard T., The Danish Revolution (1500-1800) : An Ecohistorical Interpretation, Cambridge, Cambridge University Press, 1994 ; Pomeranz K., Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Paris, Albin Michel, 2010 ; Warde P., Forests, Energy and Politics in the Early Modern German States, in Cavaciocchi S., dir., Economia e energia secc. XIII-XVIII, Prato, Instituto Internazionale di Storia Economica « F. Datini », 2002 et Sieferle R. P., The Subterranean Forest…). Cette crise ne touche pas forcément les régions européennes de la même manière ni avec les mêmes gravité et intensité. Ainsi, Pierre-Alain Tallier, prenant le contrepied de la thèse de Goblet d’Alviella, constate que, dans leur ensemble, la situation des bois et forêts des Pays-Bas autrichiens est globalement satisfaisante (Tallier P.-A., Forêts et propriétaires forestiers en Belgique de la fin du 18e siècle à 1914. Histoire de l’évolution de la superficie forestière, des peuplements, des techniques sylvicoles et des débouchés offerts aux produits ligneux, Bruxelles, Académie royale de Belgique, « Mémoire de la Classe des Lettres, coll. in-8°, 3e série », 32, 2004, p. 97-108 et Goblet d’Aviella F., Histoire des bois et forêts de Belgique. Des origines à la fin du régime autrichien, 2, Paris-Bruxelles, 1928, p. 330). Par contre, la crise forestière semble toucher fortement le nord du bassin parisien comme le montre Buridant dans sa thèse d’habilitation à diriger les recherches (Buridant J., Le premier choc énergétique. La crise forestière dans le nord du bassin parisien (début 18e-début 19e siècle), Université Paris 4, 2008 (Thèse pour l’habilitation à diriger les recherches en histoire inédite). Voir également Corvol A., L’homme et l’arbre sous l’Ancien Régime, Paris, Economica, 1984.

[27] Jars, Voyages métallurgiques ou recherches et observations sur les mines et forges de fer, la fabrication de l’acier, celle du fer-blanc, et plusieurs mines de charbon de terre, faites depuis l’année 1757 jusques et compris 1769, en Allemagne, Suède, Norwège, Angleterre et Écosse suivies d’un mémoire sur la circulation de l’air dans les mines et d’une notice de la jurisprudence des mines de charbon dans le Pays de Liège, la province de Limbourg et le comté de Namur, Lyon, Gabriel Regnault, 1774, p. 325.

[28] Radkau J., The Age of Ecology. A global history, Cambridge, Polity Press, 2014 [1e éd. allemande, 2011], p. 13-14.

[29] Guttinger P., Droit minier et environnement, in Cornu M. et Fromageau J., éd., Genèse du droit de l’environnement, 2 : Droit des espaces naturels et des pollutions, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 36-41.

[30] Debeir J.-C., Deléage J.-P. et Hémery D., Une histoire de l’énergie. Les servitudes de la puissance, Paris, Flammarion/NBS, 2013, p. 193-199.

[31] Trénard L., Le charbon avant l’ère industrielle…, p. 59.

[32] Gillet M., Les charbonnages du nord de la France au 19e siècle, Paris, Mouton, 1973, p. 25 et Watelet H., Une industrialisation sans développement : le bassin de Mons et le charbonnage du Grand-Hornu du milieu du 18e au milieu du 19e siècle, Louvain, « Recueil des travaux d’histoire et de philologie de l’Université de Louvain. 6e série »,  22, 1980, p. 164-165.

[33] Darquenne R., Histoire économique du département de Jemappes, in Mémoires et publications de la société des sciences, des arts et des lettres du Hainaut, 79, 1965, p. 121.

[34] Morand, L’art d’exploiter les mines de charbon de terre, 3 : Seconde partie. Suite de la quatrième section. Essai de théorie pratique sur les différentes manières d’employer le charbon de terre pour les manufactures, atteliers et usages domestiques, Paris, 1777, p. 1258-1259.

[35] Radkau J., The Age of Ecology…, p. 21-23.

[36] Rauch F. A., Harmonie hydro-végétale et météorologique, ou recherches sur les moyens de recréer avec nos forêts la force des températures et la régularité des saisons par des plantations raisonnées, Paris, Levrault, 2 t., 1802.

[37] Locher F., Changement climatique, agir humain et colonisation, in Pestre D., Raj K. et Sibum H. O., dir., Histoire des sciences et des savoirs, 2…, p. 435-450.

[38] Voir Fressoz J.-B. et Locher F., Modernity’s frail climate. A climate history of environmental reflexivity, in Critical Inquiry, 38, 3, 2012, p. 579-598 et Locher F., Le Savant et la Tempête. Étudier l’atmosphère et prévoir le temps au 19e siècle, Rennes, PUR, 2008.

[39] Leboutte R., Vie et mort des bassins industriels en Europe 1750-2000, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 73-92.

[40] Wrigley E. A., The Path to Sustained Growth : England’s Transition from an Organic Economy to an Industrial Revolution, Cambridge, Cambridge University Press, 2016 et Blais M., Dieu, la Nature et l’Homme. L’originalité de l’Occident, Paris, Armand Colin, 2013, 2e partie, p. 81-106.

[41] Trénard L., Le charbon avant l’ère industrielle…, p. 78.

[42] Darquenne R., Histoire économique du département de Jemappes…, p. 123.

[43] Genneté C., Construction de cheminée qui garantit du feu et de la fumée, Paris, Lambert, 1759.

[44] Leuilliot P., L’Alsace au début du 19e siècle, 2 : Les transformations économiques, Paris, Sevpen, 1959, p. 142 ; cité dans Trénard L., Le charbon avant l’ère industrielle…, p. 78.

[45] Bertholet P., Inventaire des archives de la Société libre d’émulation de Liège, 1779-1790, Bruxelles, Archives générales du Royaume et Archives de l’État dans les Provinces, Archives de l’État à Liège, « X1 », 1999, p. 9.

[46] Trénard L., Le charbon avant l’ère industrielle…, p. 79-80.

[47] Woronoff D., Histoire de l’industrie en France…, p. 211-217.

[48] Darquenne R., Histoire économique du département de Jemappes…, p. 123-124.

[49] Terrin J.-J., Le monde souterrain, Paris, Hazan, 2008, p. 150 et suivantes.

[50] Williams R., Notes on the Underground. An Essay on Technology, Society, and the Imagination, Cambridge, The MIT Press, 2008, p. 82-120 et Mathieu J., The Third Dimension : A Comparative History of Mountains in the Modern Era, Cambridge, The White Horse Press, 2011.

[51] Quenet G., L’environnement et ses savoirs, in Pestre D. et Van Damme S., dir., Histoire des sciences et des savoirs, 1 : De la Renaissance aux Lumières, Paris, Le Seuil, 2015, p. 474-475.

[52] Terrin J.-J., Le monde souterrain…, passim.

[53] Bauer G., dit Agricola, De Re Metallica, 1556.

[54] Destatte J., Des mineurs et des savants…, p. 65.

[55] Gohau G., Histoire de la géologie, Paris, La Découverte, 1987, p. 106.

[56] Williams R., Notes on the Underground…, p. 22-29.

[57] Bednik A., Extractivisme. Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, Neuvy-en-Champagne, Le passager clandestin, 2016, p. 31-32.

[58] Voir au sujet de la construction de la « culture visuelle » du sous-sol, l’ouvrage d’Eric Nystrom sur le développement de la cartographie et de la modélisation minière aux États-Unis : Nystrom E. C., Seeing Underground. Maps, Models, and Mining Engineering in America, Reno-Las Vegas, University of Nevada Press, 2014.

[59] Quenet G., L’environnement et ses savoirs…, p. 472.

[60] Haoudy K. et Vincke V., Les énergies fossiles : l’exploitation des mines de charbon avant la Révolution industrielle, in Halleux R., Vandersmissen J., dir., Tomsin P., coll., Histoire des techniques en Belgique. La période préindustrielle, 1, Liège, Les éditions de la province de Liège, 2015, p. 243-249.

[61] Destatte J., Des mineurs et des savants…, p. 47-48.

[62] Voir les études très riches et complètes de Rudwick sur cette question : Rudwick M. J. S., Worlds before Adam. The Reconstruction of Geohistory in the Age of Reform, Chicago, The University of Chicago Press, 2008 ; Id., Bursting the Limits of Time. The Reconstruction of Geohistory in the Age of Revolution, Chicago, The University of Chicago Press, 2007 et Id., Earth’s Deep History. How it was discovered and why it matters, Chicago, The University of Chicago Press, 2014.

[63] Fressoz J.-B., « Mundus oeconomicus »…, p. 385.

[64] Say J.-B., Cours complet d’économie politique pratique, Bruxelles, Dumont, 1836, p. 127.

[65] Blay M., Dieu, la Nature et l’Homme. L’originalité de l’Occident, Paris, Armand Colin, 2013, p. 104.

[66] Bonneuil C. et Fressoz J.-B., L’événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Le Seuil, 2013, p. 45-50.

[67] Caulier-Mathy N., La modernisation des charbonnages liégeois pendant la première moitié du 19e siècle. Techniques d’exploitation, Paris, Les Belles Lettres, « Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège », 192, p. 52. Sur le tracé des veines, voir, entre autres, Mémoire de M. de Wavrechin, in Saint-Léger A. de, Les mines d’Anzin et d’Aniche pendant la Révolution, 6, Paris, 1935, p. 89-92.

[68] Parmentier I., Histoire de l’environnement en Pays de Charleroi, 1730-1830. Pollution et nuisances dans un paysage en voie d’industrialisation, Bruxelles, Académie royale de Belgique, « Mémoire de la Classe des Lettres, coll. in-8°, 3e série, 47 », 2008, p. 35-38.

[69] Monnet A., Traité de l’exploitation des mines où l’on décrit la situation des mines, l’art d’entailler la roche et la substance des filons, de former les puits et les galeries, de procurer de l’air aux souterrains, d’en vider les eaux, d’élever les roches et les mines au jour, et de percer la terre, avec un traité particulier sur la préparation et le lavage des mines, Paris, 1773.

[70] Trénard L., Le charbon avant l’ère industrielle…, p. 80.

[71] Jars G., Voyages métallurgiques…

[72] Par exemple, la traduction par Monnet de : de Born, Voyage minéralogique fait en Hongrie et en Transylvanie par M. de Born, Paris, 1780.

[73] Trénard L., Le charbon avant l’ère industrielle…, p. 67.

[74] Bauer G., dit Agricola, De ortu et causis subterraneorum libri V. De natura eorum quae effluunt ex terra libre IIII. De natura fossilium libri X. De veteribus et novis metallis libre II. Bermannus, sive de re metallica dialogus. Interpretatio Germanica vocum rei metallicae, addito Indice foecundissimo, Bâle, Hieronymus Froben et Nicolaus Episcopius, 1546.

[75] Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 3 : Cha-Conjonctif, Paris, 1753, p. 186-190.

[76] Destatte J., Des mineurs et des savants…, p. 21.

[77] Genneté L. de, Connoissance des veines de houille ou charbon de terre et leur exploitation dans la mine qui les contient, avec l’origine des fontaines et de-là des ruisseaux, des rivières et des fleuves, 2 vol., Nancy, 1774.

[78] Gaier C., Huit siècles de houillerie liégeoise. Histoire des hommes et du charbon à Liège, Liège, Éditions du Perron, 1988, p. 22-23.

[79] Buffon G., Histoire naturelle des minéraux, 1, Paris, Imprimerie royale, 1783, p. 427-431.

[80] Voir Gohau G., Les Sciences de la Terre aux 17e et 18e siècles, Paris, Albin Michel, 1990.

[81] Trénard L., Le charbon avant l’ère industrielle…, p. 73.

[82] Encyclopédie méthodique. Finances, 1, Paris-Liège, Panckoucke-Plomteux, 1784.

[83] Voir par exemple les propos tenus par Delandine A., Des mines et carrières de charbon de terre, Paris, 1791. Pour un aperçu plus complet des théories scientifiques sur le charbon durant l’Ancien Régime, voir Benoît P. et Verna C., éd., Le charbon de terre en Europe avant l’usage industriel du coke. Actes du 20e congrès international d’histoire des sciences les 20-26 juillet 1997 à Liège, Turnhout, Brepols, « De Diversis Artibus, 44, 1999.

En toute digression #2. Exploiter les ressources minières des corps célestes ? Vers l’infini et au-delà !

La course aux ressources minières des corps célestes est désormais une réalité sur laquelle il faut compter et sort du champ de la science-fiction. En 2015, les États-Unis d’Amérique promulguent une loi permettant à tout citoyen américain de commercialiser les ressources minières des astéroïdes dès qu’elles entrent en sa possession (U.S. Commercial Space Launch Competitiveness Act, 25/11/2015). Récemment, le Premier ministre du Grand-duché de Luxembourg, Étienne Schneider, a annoncé son intention de faciliter l’accès aux matières minérales des astéroïdes et des objets célestes proches de l’orbite terrestre (NEOs Near Earth Objects) pour toutes les entreprises à condition que celles-ci établissent leurs sièges dans le Grand-duché.

Au-delà du sentiment d’incrédulité qui peut submerger certains à la lecture de ces lignes, la conquête de l’espace par des entreprises minières ne doit pas laisser indifférent et ne doit pas être évacuée par les sciences humaines et sociales. En effet, ce qui se joue n’est rien moins que l’avenir de l’Humanité en tant qu’espèce maîtrisant le voyage spatial. Souhaitons vraiment que les corps célestes et leurs ressources soient privatisés au profit de quelques-uns ou bien que ceux-ci soient des biens communs à toute l’Humanité ?

Exploiter les ressources minières des corps célestes ? Petit aperçu historique de la question

La question de l’exploitation des astéroïdes et des autres corps célestes est liée à celle de leur colonisation par les êtres humains. Celle-ci est ancienne mais acquiert de l’importance dès la fin du 19e siècle avec le développement des recherches sur les fusées. Pour les pionniers de ce domaine comme Konstantin Tsiolkovsky, Hermann Oberth ou Robert Goddard, les fusées qu’ils développent doivent permettre, à long terme, à l’Humanité de partir à la conquête de l’espace. La colonisation des corps célestes suppose l’accès à des ressources, notamment minières, pour assurer la survie des établissements spatiaux [LEWIS, 1997].

L’idée d’exploiter les gisements minéraux des corps célestes apparaît au même moment dans les oeuvres de science-fiction. Dans un article publié en 2014, le « paléofuturologue » Matt Novak cite un passage de la nouvelle de Garrett Serviss Edison’s Conquest of Mars parue en 1898 :

« I shall never forget the sight, nor the exclamations of wonder that broke forth from all of us standing around, when the yellow gleam of the precious metal appeared under the star dust » (The Precious Metal Discovered).

L’histoire raconte comment une expédition humaine en route vers la planète rouge pour se venger d’une attaque martienne découvre un avant-poste minier sur un astéroïde contenant de l’or. L’attrait pour les richesses contenues dans les astéroïdes et les autres corps célestes est donc relativement ancienne.

Après la Seconde guerre mondiale et surtout à partir des années 1950, la course vers l’espace qui se joue entre les deux puissances de la période, les USA et l’URSS, relance l’idée d’exploiter les ressources minières des corps célestes. Déjà en 1962, le vice-président américain Lyndon Johnson déclare au public de la Seattle World’s Fair :

« Someday we will be able to bring an asteroid containing billions of dollars worth of critically needed metals close to Earth to provide a vast source of mineral wealth to our factories »

Les choses s’accélèrent dans les années 1960 avec les premiers vols spatiaux habités. L’accès de l’Humanité à l’ère spatiale engendre de nouveaux espoirs telles la colonisation de l’espace par les êtres humains ou l’exploitation de nouvelles ressources, mais aussi de nouvelles craintes comme l’installation en orbite d’armes de destruction massive. Pour apaiser ces tensions, un traité est adopté en 1967 par l’Organisation des Nations Unies et est ratifié par une majorité des nations dont les USA et les membres de l’ex-URSS. Son application est assurée par l’United Nations Office for Outer Space Affaires (UNOOSA).

L’Outer Space Treaty de 1967 prévoit dans son article 1 que :

« l’exploration et l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, doivent se faire dans le bien et dans l’intérêt de tous les pays, quel que soit le stade de leur développement économique ou scientifique; elles sont l’apanage de l’humanité tout entière »

L’article 2 interdit toute appropriation des corps célestes :

« L’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, ne peut faire l’objet d’appropriation nationale par proclamation de souveraineté, ni par voie d’utilisation ou d’occupation, ni par aucun autre moyen »

Bien que le but principal de ce traité soit d’empêcher l’installation en orbite terrestre d’armes nucléaires et d’installations militaires, ses deux premiers articles empêchent toute appropriation des corps célestes, et par extension de leurs ressources, par un État. L’espace apparaît comme un bien commun à l’Humanité toute entière et le traité « force » les nations terrestres à la coopération et à partager leurs découvertes pour le bien de tous. Cette volonté de coopération peut s’expliquer par le contexte tendu entre les USA et l’URSS durant les années 1960 (la crise des missiles de Cuba a lieu en 1962) et l’imminence de l’aboutissement de leurs programmes spatiaux respectifs (la mission Apollo 11 alunit en juillet 1969).

Le traité de 1967 est complété par le Moon Agreement en 1979. Celui-ci régule l’utilisation future de la Lune et des autres corps célestes par les nations terrestres. L’article 11 vise explicitement les ressources minières :

 » 1. La Lune et ses ressources naturelles constituent le patrimoine commun de l’humanité, qui trouve son expression dans les dispositions du présent accord, en particulier au paragraphe 5 du présent article.

2. La Lune ne peut faire l’objet d’aucune appropriation nationale par proclamation de souveraineté, ni par voie d’utilisation ou d’occupation, ni par aucun autre moyen.

3. Ni la surface ni le sous-sol de la Lune, ni une partie quelconque de celle-ci ou les ressources naturelles qui s’y trouvent, ne peuvent devenir la propriété d’États, d’organisations internationales intergouvernementales ou non gouvernementales, d’organisations nationales ou d’entités gouvernementales, ou de personnes physiques. L’installation à la surface ou sous la surface de personnel ou de véhicules, matériel, stations, installations ou équipements spatiaux, y compris d’ouvrages reliés à sa surface ou à son sous-sol, ne crée pas de droits de propriété sur la surface ou le sous-sol de la Lune ou sur une partie quelconque de celle-ci. Les dispositions qui précèdent sont sans préjudice du régime international visé au paragraphe 5 du présent article.

4. Les États parties ont le droit d’explorer et d’utiliser la Lune, sans discrimination d’aucune sorte, dans des conditions d’égalité et conformément au droit international et aux dispositions du présent accord.

5. Les États partes au présent accord s’engagent à établir un régime international, y compris des procédures appropriées, régissant l’exploitation des ressources naturelles de la Lune lorsque cette exploitation sera sur le point de devenir possible. Cette disposition sera appliquée conformément à l’article 18 du présent accord.

6. Pour faciliter l’établissement du régime international visé au paragraphe 5 du présent article, les États parties informent le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, ainsi que le public et la communauté scientifique internationale, autant qu’il est possible et réalisable, de toutes ressources naturelles qu’ils peuvent découvrir sur la Lune.

7. Ledit régime international a notamment pour buts principaux:

a) D’assurer la mise en valeur méthodique et sans danger des ressources naturelles de la Lune;

b) D’assurer la gestion rationnelle de ces ressources;

c) De développer les possibilités d’utilisation de ces ressources; et

d) De ménager une répartition équitable entre tous les États parties des avantages qui résulteront de ces ressources, une attention spéciale étant accordée aux intérêts et aux besoins des pays en développement, ainsi qu’aux efforts des pays qui ont contribué, soit directement, soit indirectement, à l’exploration de la Lune »

Le Moon Agreement a été ratifié par seulement 17 États. Les USA et l’URSS, les deux principales nations maîtrisant le vol spatial de l’époque ne l’ont pas ratifié. Ce refus du Moon Agreement par un grand nombre d’États peut s’expliquer par les mesures contenues dans l’article 11. Ce dernier prévoit que toutes les ressources naturelles découvertes sur la Lune, et par extension sur n’importe quel corps céleste, appartiennent à l’Humanité entière et ne peuvent faire l’objet d’aucune appropriation personnelle et d’aucun droit de propriété. Il ne s’agit pourtant que d’un régime transitoire, le traité prévoyant que la communauté internationale adopte une loi régulant l’exploitation des ressources minières des corps célestes. Toutefois, là aussi, le Moon Agreement indique que cette future législation doit prévoir la juste répartition des ressources extraites des corps célestes entre toutes les nations de la Terre. Ces dispositions restreignent l’exploitation des ressources naturelles de l’espace à des fins publiques ou privées en érigeant les corps célestes au rang de bien commun de l’Humanité.

Les projets d’exploitation des ressources minières des corps célestes auraient pu demeurer irréalistes d’un point de vue technique et financier mais les besoins toujours croissants du monde moderne en minéraux, surtout à partir des années 2000, l’épuisement des gisements, les difficultés importantes qu’éprouvent les compagnies minières à trouver de nouveaux gisements facilement exploitables, les coûts engendrés par l’exploitation de gisements médiocres et/ou difficiles d’accès, les contestations environnementales et sociales restreignant les projets miniers ainsi que l’envolée des prix des métaux et des minéraux rendent désormais envisageables la conquête de l’espace par les sociétés minières.

La nouvelle ruée vers l’or ? Le secteur minier à la conquête de l’espace !

Les projets miniers spatiaux ne devraient pas nous étonner car ils figurent dans l’imaginaire collectif depuis plusieurs décennies. Les récits de science-fiction abordent souvent la question, que ce soit dans la littérature, le cinéma (je pense notamment à Alien et à Blade Runner) ou les séries télévisées. Un des héros de la saga Star Wars, le fondateur de la règle des deux de l’ordre Sith (un maître qui possède le pouvoir, un apprenti qui le convoite), Darth Bane, est un ancien mineur. L’exploitation minière des corps célestes est une composante essentielle, si pas principale, de la plupart des jeux vidéo de science-fiction. La thématique transparaît dans des jeux de rôle populaires comme Mass Effect, Dead Space ou Knights of the Old Republic mais ce sont surtout les jeux de gestion comme Stellaris ou Homeworld qui accordent le plus de place à l’extraction des gisements miniers des corps célestes. Dans la plupart de ces jeux de gestion, l’extraction des minéraux des astéroïdes constitue le socle principal, si pas l’unique, dans l’économie de toute civilisation galactique. Enfin dans un jeu en ligne comme EVE Online, la prospection minière peut constituer l’activité principale de certains joueurs.

Dans la réalité, plusieurs projets existent et certains sont sur le point de se concrétiser. Deux compagnies minières se partagent pour l’instant le (futur) marché des ressources minières spatiales: Deep Space Industries et Planetary Resources. Fondées respectivement en 2013 et en 2010, ces deux sociétés prévoient d’entamer l’exploitation minière des corps célestes proches de la Terre (Near Earth Objects) dans le courant des années 2020.

Pour « vendre » leurs projets et attirer les investisseurs, ces compagnies tablent sur l’estimation de la valeur des astéroïdes. Planetary Resources estime par exemple la valeur de l’astéroïde Ryugu, composé principalement de nickel, de fer, de cobalt et d’eau, à 95 milliards de dollars. Ce montant, s’il s’avère exact, couvrirait largement les investissements consentis pour en assurer l’exploitation. Ces chiffres ont, dans tous les cas, de quoi attiser les convoitises. Un réseau d’investisseurs spécifiquement dédié au secteur spatial privé, le Space Angels Network, a vu le jour en 2007 et soutient activement la recherche et le développement de l’industrie minière spatiale.

Les méthodes d’exploitation en sont encore au stade de l’expérimentation. Deep Space Industries (DSI) prévoit d’utiliser ses satellites Prospector-X et son vaisseau Prospector-1 pour déterminer quels sont les astéroïdes susceptibles d’être exploités comme le montre la vidéo d’entreprise ci-dessous. Planetary Resources prévoit quant à elle de repérer les corps célestes prometteurs grâce à un réseau de petits télescopes spatiaux ARKYD. Toutes deux prévoient soit d’exploiter les gisements in situ soit de rapprocher un astéroïde suffisamment près de l’orbite terrestre. À très long terme, DSI et Planetary Resources envisagent d’extraire le carburant et les matières premières nécessaires au ravitaillement de leurs flottes de vaisseaux miniers, à la construction de stations de raffinage et, pourquoi pas, à la création des premières colonies humaines dans l’espace. En parallèle à leurs activités minières, DSI et Planetary Resources effectuent des opérations de sous-traitance dans l’entretien des satellites de communication.

Enjeux et implications de l’exploitation minière des corps célestes: espace public ou espace privé ?

Plusieurs questions se posent quant aux implications et aux enjeux de l’exploitation minière des corps célestes. On peut se demander si la vaste quantité de matériel, de matières premières dont les combustibles fossiles, d’efforts et d’argent nécessaires pour mener une telle entreprise est bien utile à la société et ne pourrait pas être employées à meilleur escient, par exemple dans le secteur des énergies renouvelables ou du recyclage ?

Les risques peuvent également être importants. Entre autres choses, est-ce qu’approcher un astéroïde de l’orbite terrestre n’est pas dangereux pour les habitants de la surface ? N’y-a-t-il pas de risque de le voir chuter vers la Terre et causer des dégâts ? Il faudrait donc prévoir que ce type d’astéroïde soit suffisamment petit pour ne pas causer de dégâts et puisse se désintégrer lors de son entrée dans l’atmosphère. Mais pour imposer de telles mesures aux industriels, une institution de régulation internationale devrait être mise en place or ce n’est pas le cas actuellement.

L’aspect juridique d’une telle exploitation pose aussi question. L’Outer Space Treaty de 1967 et le Moon Agreement de 1979 interdisent strictement toute appropriation des corps célestes par un État ou une entreprise privée mais qu’en est-il des matières qu’ils contiennent ? Le Moon Agreement, comme on l’a vu, prévoit ce type de cas mais il n’a été ratifié que par 17 pays. De nouvelles législations spécifiques devraient voir le jour. Les USA ont adopté une mesure semblable en 2015 avec l’US Commercial Space Launch Competitiveness Act et le Luxembourg est en passe d’adopter une législation similaire par le biais de son initiative Space Resources. Ces lois, en permettant à des entreprises privées de posséder les matières extraites des corps célestes et de les commercialiser à leur profit, contreviennent totalement aux principes de bien commun et d’égalité de l’usage de l’espace pour l’ensemble des nations terrestres contenus dans les traités de 1967 et de 1979. Toutefois, les USA et le Luxembourg basent leur justification sur la similitude entre l’espace et les eaux internationales. Les eaux internationales ne peuvent faire l’objet d’aucune revendication de souveraineté mais la pêche y est permise et le produit de cette pêche appartient aux entrepreneurs. Il devrait donc en être de même pour les astéroïdes et les corps célestes. Il existe également un précédent juridique car, aussi bien les USA que l’URSS ont vendu des roches lunaires et du régolithe rapportés sur Terre alors que la Lune et les matières qu’elle contient sont censées être le bien commun de l’Humanité. Là aussi, un débat public devrait avoir lieu, sous l’égide d’une institution internationale comme l’ONU par exemple, pour statuer sur l’aspect juridique de l’exploitation minière des corps célestes.

Le déséquilibre géopolitique qu’engendrerait l’exploitation des ressources minières des corps célestes suscite également des craintes. Le problème de la loi américaine de 2015 et de la future loi luxembourgeoise réside dans le fait qu’elles sont unilatérales et incomplètes. Dans un article paru en janvier 2016, le journaliste Clive Thompson constate que le Commercial Space Launch Competitiveness Act de 2015 dit que les citoyens américaines peuvent « posséder, acquérir, transporter, utiliser et vendre » les ressources d’un astéroïde à partir du moment où ils les ont extraites mais la loi ne prévoit l’établissement d’aucune administration chargée d’octroyer des permis d’exploitation et/ou des concessions minières. La loi américaine va encore plus loin en affirmant que le droit de propriété est acquis dès qu’un citoyen ou une entreprise américaine a détecté la présence de métaux ou de minéraux utiles dans un astéroïde. Thompson pose alors la question suivante: But what if China and Russia have different ideas – and different laws for their own citizens ? En effet, l’exploitation commerciale et minière des corps célestes pourrait facilement être la cause de tensions internationales sur Terre. Les enjeux économiques, surtout les estimations sur la valeur des matières premières contenues dans les astéroïdes s’avèrent exactes, sont importants et sans commune mesure. La solution à ce problème inédit pourrait résider dans la création d’un organe de régulation et de réglementation international en charge de ces questions. Dans le cas contraire, selon Thompson et je partage son avis, it’ll be Star Wars for real with trillions in nickel and cobalt in the balance.

Une autre question qui se pose, c’est la manière dont l’Homme envisage l’espace et son rapport à la Nature. Le risque est grand de voir se dérouler dans l’espace un nouveau Gold Rush et de voir le système extractiviste s’étendre hors des limites terrestres. On peut comprendre que les sommes en jeu, l’attrait financier mais aussi l’absence de contestations sociales et environnementales (personne ne va bloquer les vaisseaux miniers dans l’espace) constituent un incitant pour les compagnies minières et les investisseurs privés. C’est également un moyen pour les tenants du business as usual de perpétuer nos modes de vie ainsi que la société industrielle contemporaine en lui fournissant les matières dont elles commencent à manquer dangereusement sur Terre. Il s’agirait dans ce cas d’une fuite en avant pour éviter que le système actuel s’écroule. Mais l’attrait de l’espace peut également se comprendre sous l’angle de l’aventure. L’espace, comme les fonds marins et le sous-sol, constitue un des derniers lieux d’aventure pour l’être humain dès lors que celui-ci a conquis les terres, les mers et les airs. De plus, face à la crise environnementale et climatique sans précédent à laquelle le monde entier se voit confronté, l’expansion de l’Humanité vers l’espace peut apparaître comme une porte de sortie, une bouée de sauvetage ou l’occasion de faire entrer l’Homme dans une nouvelle ère pour certains.

Somme toute, la question de l’exploitation minière des corps célestes interroge l’Homme sur la manière dont il s’envisage dans le système solaire et dans l’espace, au présent et dans le futur. Doit-on demeurer confiner sur Terre, une planète aux ressources de plus en plus limitées, ou bien permettre à l’Humanité de se développer hors de la planète-mère dans un espace aux ressources apparemment illimitées ? Mais surtout, est-ce que ce développement doit se faire dans un cadre privé ou bien au nom de l’Humanité dans son entièreté. L’espace est-il le bien de tous ou le bien de quelques-uns ? Je conclurai en citant un extrait du premier épisode de la série animée Albator, le corsaire de l’espace diffusée entre 1978 et 1979 et qui résume bien le sentiment qui peut submerger certains, celui d’une Humanité au bord du gouffre et confrontée aux limites terrestres.

« Lorsque toutes les mers du globe eurent disparus, les Hommes pensèrent que la fin du monde était proche. Ils se désespérèrent, sans même songer aux richesses que l’espace infini pouvait encore leur offrir. Il leur aurait suffi de lever les yeux vers le ciel mais ils en avaient perdu l’habitude. Seule une poignée d’hommes, dont j’étais, eut le courage d’aller explorer la mer du dessus qui pouvait encore sauver l’humanité. Alors les autres ricanèrent en disant : « Ce sont des fous qui courent après un rêve irréalisable » et nous avons été considérés comme des hors-la-loi »

Albator, le corsaire de l’espace, introduction de l’épisode 1, 1978.

Sources juridiques

U.S. Commercial Space Launch Competitiveness Act, 25/11/2015 (https://www.congress.gov/bill/114th-congress/house-bill/2262/text)

The Outer Space Treaty, 1967 (http://www.unoosa.org/oosa/en/ourwork/spacelaw/treaties/introouterspacetreaty.html)

The Moon Agreement, 1979 (http://www.unoosa.org/oosa/en/ourwork/spacelaw/treaties/travaux-preparatoires/moon-agreement.html)

Sitographie

Space Resources, site officiel du Gouvernement du Grand-duché de Luxembourg: http://www.spaceresources.public.lu/en/index.html

Site de Deep Space Industries: https://deepspaceindustries.com/

Site de Planetary Resources: http://www.planetaryresources.com/#home-intro

Bibliographie indicative

JAHKU R., PELTON J. N. et NYAMPONG Y. O. M., Space mining and its regulation, Springer-Praxis, 2016.

LEWIS J. S., Asteroid mining 101. Wealth for the new space economy, Deep Space Industries Inc., 2014.

LEWIS J. S., Mining the sky. Untold riches from the asteroids, comets and planets, Basic Books, 1997.

Exploitation minière et sismicité induite? Un éclairage historique sur une controverse d’actualité: l’exemple du Nord-Pas-de-Calais et de la Belgique, années 1880-années 1980 (2/3)

Avertissement

Cher(e) lecteur/lectrice,

Tu es encore là ? Tu n’as rien d’autre à faire de plus intéressant que de traîner tes yeux fatigués sur mon blog ? Si c’est le cas, je t’en remercie chaleureusement. Mais trêve d’effusion.

Tu t’apprêtes à lire la suite d’un billet relatif à la sismicité induite et aux exploitations minières. Il faut le vouloir mais je respecte ton choix. Qui suis-je pour juger de telle ou telle orientation personnelle ? Après tout, je suis l’auteur de ce billet. Dès lors, je t’encourage à poursuivre dans ton vice.

Je te conseille de lire d’abord ce premier billet ici avant d’entamer la lecture de celui-ci. Je préfère que les choses soient dites avant qu’on se fâche.

Puisque tu es toujours là, je t’invite à t’installer dans ton canapé et à profiter de la lecture de ce billet. Attention, ça risque de secouer.

simpson-earthquake

2. Les séismes dans le Nord de la France et le Hainaut belge, 1887-1983

a) La sismicité induite en Belgique et dans le Nord de la France

En 1867, dans une supplique au ministre des Travaux publics contre l’instauration d’une commission arbitrale (= tribunal arbitral privé instauré par les charbonnages actifs sous un territoire communal spécifique) dans sa commune, un habitant de Cuesmes, l’ancien architecte de la province du Hainaut, Valentin Van der Elst, mentionne déjà le lien qu’une partie des Borains opère entre les activités minières et les séismes :

« On comprend aisément qu’à chaque couche extraite, les mêmes mouvements se reproduisent toujours. Il s’ensuit que le banc de grès houiller, peu consistant par lui-même d’après sa nature, et séparatif de la couche extraite et de celle en extraction en-dessous, doit, seul, supporter tout le poids d’une masse de terres et de roches disloquées, sans aucune adhérence entre elles, formant un cube colossal de plusieurs centaines de mètres de longueur, de largeur, et de profondeur ou hauteur, soit 300 mètres de côté, ce qui donnerait vingt-sept milliers de mètres cubes pour neuf hectares de superficie. Chaque mètre cube, en moyenne, pesant 2000 kilogrammes formerait un poids total de cinquante quatre billions (milliards) de kilogrammes s’affaissant sur le banc de roche houillère dont il s’agit, qui s’affaissera lui-même avec cette énorme charge pour combler le vide créé par l’extraction de la houille de cette partie de couche. Quel fracas, quel broyement et quelles secousses résulteront de l’affaissement de cette masse, de ce poids énorme de terres et de roches diverses ! Qu’y-a-t-il alors qui puisse rester au sol sans s’ébranler, même à de grandes distances de verticales aux limites de l’extraction, et n’est-on pas en droit de hausser les épaules à ceux qui font l’incrédule quand on leur parle de tremblement de terre en ces lieux, comme on en éprouve de temps en temps à Cuesmes et autres endroits du Borinage ? »[Archives générales du royaume, Administration des mines. 1e série, 858/1, lettre de Van der Elst au ministre des Travaux publics, 30 juillet-5 août 1867].

Le Hainaut et le Nord de la France sont classés comme étant des zones d’aléa sismique respectivement élevée et modérée (figures 4 et 5). Pourtant, ces régions ont pendant longtemps été considérées comme étant relativement asismiques. Pierre Alexandre, de l’Observatoire royal de Belgique, ne relève que 10 séismes ayant leur épicentre dans le Hainaut ou le nord de la France entre 922 et 1783 alors qu’on en compte 35 entre 1887 et 1983. Même en tenant compte de l’effet de source et de l’absence de données instrumentales avant la fin du 19e siècle, on ne peut que s’étonner de la disparité entre l’activité sismique d’Ancien Régime et celle de la fin du 19e-fin 20e siècle [ALEXANDRE, 1990]. C’est à la suite d’une série de séismes de magnitude élevée survenue durant la période d’exploitation du charbon dans la zone exploitée que ces deux régions ont été considérées comme zones d’aléa sismique relativement élevé en comparaison des autres zones voisines (voir tableau 1).

Avant que l’exploitation du charbon ne prenne un tournant industriel vers les années 1850, aucune source historique ne mentionne des séismes d’une telle magnitude en Hainaut et dans le Nord de la France [DESCAMPS, 2009]. Ces séismes sont assez nombreux sur une période de temps réduite (entre 1887 et 1983) et localisés principalement dans les bassins miniers. On peut légitimement se poser la question suivante: existe-t-il une influence possible de l’activité extractive sur l’activité sismique ?

Cette question de la sismicité induite par les industries minières n’a fait l’objet d’une attention particulière de la part des géologues et des ingénieurs des mines belges que très récemment. La première et principale étude spécifique sur le sujet est, dans l’état actuel de mes recherches, celle de Leslie Descamps dans le cadre de son mémoire de master en ingénieur civil des mines-géologue à la Faculté polytechnique de l’Université de Mons (l’ancienne école des mines du Hainaut pour l’anecdote) en 2009 [DESCAMPS, 2009]. Dans son travail, elle ne cherche pas à répondre à la question mais plutôt à vérifier s’il est impossible ou non d’établir un tel lien. Sa recherche se veut être une base pour des études approfondies ultérieures.

Elle montre qu’il y a des indices permettant de penser qu’un lien entre activité extractive et activité sismique ne peut être écarté. Elle aboutit au constat qu’il y a une correspondance spatiale entre les zones où se sont produits les séismes et celles qui ont fait l’objet d’une exploitation du charbon. Cette étude se veut novatrice et est incontournable pour l’historien environnementaliste intéressé par les industries extractives. Toutefois, cette étude n’est pas exempte de défauts et de faiblesses méthodologiques, surtout au point de vue de la discipline historique. Je ne peux que regretter la pauvreté des sources utilisées (les données de l’ORB, des documents de la Cellule Sous-sol/Géologie du SPW DGARNE, les Annales des mines de Belgique et l’aide d’un ingénieur des mines retraité pour trouver des documents historiques traitant du lien possible entre l’activité minière et l’activité sismique) et de la bibliographie présentée sans que cela ne nuise au travail accompli et remette en question les hypothèses avancées. Pourquoi les articles de la revue de l’ORB Ciel et Terre n’ont-ils pas été mobilisés ? Idem pour ceux parus dans les deux principales revues géologiques de Belgique les Annales de la société géologique de Belgique et les Bulletins de la société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie ? Ce manque de rigueur dans la recherche heuristique et bibliographique et dans le traitement des données historiques est une raison de plus pour favoriser le partenariat entre chercheurs en sciences naturelles et chercheurs en sciences sociales et humaines.

Figure n° : Zonage sismique de la Belgique selon la norme Eurocode-8 (Source: Observatoire royal de Belgique).
Figure n° 4: Zonage sismique de la Belgique selon la norme Eurocode-8 (Source: Observatoire royal de Belgique). Le Hainaut et la province de Liège sont classés comme des zones d’aléa sismique élevé à cause des séismes qui ont eu lieu pendant la période d’activité des charbonnages [DESCAMPS, 2009].
Zonage sismique du Nord-Pas de Calais en 2010 (Source: BRGM).
Figure n° 5: Zonage sismique du Nord-Pas de Calais en 2010 (Source: BRGM). Le Valenciennois, l’Avesnois et le Cambrésis sont classés en zone de séismicité modérée.

La question de la sismicité induite est relativement neuve dans le paysage scientifique belge et demeure encore marginale dans les études des sismologues [voir notamment CAMELBEECK, PLUMIER et GARCIA-MORENO, 2013, p. 100-101, sur le tremblement de terre de Liège de 1983]. Cette absence ou, pour être plus direct, cette négligence, des travaux sismologiques belges pour la sismicité induite est due, on le verra plus loin, à l’action et à l’influence de certains géologues issus de l’école des mines de Mons et actifs à la fin du 19e et durant une large partie du 20e siècle. Dire pour autant que la thématique n’est pas présente à l’esprit des géologues et des sismologues belges est présomptueux. Le sujet apparaît en filigrane.

La première station sismologique belge est créée en 1898 à l’initiative d’Eugène Lagrange, professeur de physique à l’École royale militaire, et intégralement financée par Ernest Solvay, industriel et mécène belge. Cette station est installée à Uccle en région bruxelloise et enregistre des données sismiques depuis 1899 [VERHAS, 2009]. Jusqu’en 1958, elle reste la seule station sismologique du pays. En 1958, une station est installée à Dourbes et le réseau n’a cessé de s’étendre et de se développer jusqu’à compter 23 stations. À partir de 1999, le réseau sismique est complété par un réseau d’accéléromètres réparti à travers le pays.

Dès le début de la mise en place du réseau de surveillance sismique, la question des séismes induits transparaît. Le projet initial d’Eugène Lagrange prévoit d’organiser 5 autres stations en plus de celle d’Uccle: au littoral, au puits de la mine de charbon de l’Agrappe à Frameries, dans le bois de Colfontaine (bassin houiller du Borinage), dans les carrières de porphyre de Quenast et à Liège (également dans la galerie d’une mine de charbon). Vers 1903, la Société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie installe des instruments de sismologie à Quenast et aux charbonnages de l’Agrappe dans la fosse Grand-Trait à 850 mètres de profondeur, afin de vérifier si les coups de grisou peuvent être des phénomènes précurseurs d’événements sismiques ultérieurs [SOMVILLE, 1936 ; VAN CAMP et CAMELBEECK, 2004]. Ces stations sont rapidement abandonnées vu les difficultés rencontrées pour les alimenter en électricité (j’émets quelque réserve quant à ces raisons). Eugène Lagrange dit au sujet de ce projet en 1904 : la phase d’installation a réclamé beaucoup de temps, énormément de peines et a eu à surmonter maintes difficultés inattendues […] À Frameries, dans les profondeurs de la mine grisouteuse, ce furent les recherches relatives à la suppression du danger de l’éclairage électrique (par accumulateurs, à remplacer journellement) qui ont été le principal obstacle à la mise en train et au bon fonctionnement des appareils [cité dans VAN CAMP et CAMELBEECK, 2004, p. 170-171]. Dans leur article Van Camp et Camelbeeck, de l’ORB, ne poussent pas l’analyse plus loin. Pourtant, Lagrange présente des données issues de la station de Frameries devant la Société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie durant sa séance du 21 mars 1906. La station est parfaitement opérationnelle. Ce sont plutôt, d’après les sources disponibles, le désintérêt des charbonnages et du gouvernement à soutenir le projet de la Société belge de géologie, et le manque de financement, qui sont la cause de son arrêt [Bulletin de la Société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie, t. 20, 1906, p. 43-56].

Figure n° : Station sismique installée au charbonnage de l'Agrappe à Frameries en 1903 (Source: VAN CAMP et CAMELBEECK, 2004, p. 170).
Figure n° 6: Station sismique installée au charbonnage de l’Agrappe à Frameries en 1903 (Source: VAN CAMP et CAMELBEECK, 2004, p. 170).

La sismicité induite ressurgit à la fin des années 1960 lors du rehaussement du barrage de la Gileppe en province de Liège. Durant les travaux, le Ministère des travaux publics charge l’Observatoire royal de surveiller les événements sismiques engendrés par les explosions nécessaires pour la réalisation des travaux. Une station sismique est installée sur le chantier en octobre 1968 et fonctionne jusqu’en avril 1970. Suite à ces travaux sur le barrage de la Gileppe et comme il était beaucoup question dans la littérature scientifique de l’influence des grands réservoirs d’eau sur le déclenchement des tremblements de terre [notamment ROTHÉ, 1970], les responsables du Ministère des travaux publics ont demandé à l’Observatoire de s’occuper de la surveillance sismique des environs des barrages de la Gileppe et d’Eupen [VAN CAMP et CAMELBEECK, 2004, p. 173]. Une station est alors installée à Membach et fonctionne depuis 1977.

Dès lors, la question suivante se pose: pourquoi, alors que l’étude des séismes « artificiels » ou « déclenchés » apparaît dès la mise en place du réseau de surveillance sismique en Belgique à la fin du 19e siècle et que la question suscite de nombreux travaux dans le reste du monde, n’y-a-t-il aucune recherche spécifique sur le sujet avant le tremblement de terre de Liège de novembre 1983 [FRANÇOIS, PISSART et DONNAY, 1986] et surtout pour le Hainaut, avant l’étude de Leslie Descamps en 2009 ? Pour apporter des éléments de réponse à cette question, il faut aborder l’histoire des séismes touchant le Hainaut et le Nord-Pas de Calais durant la période d’exploitation du charbon, analyser principalement les discours scientifiques qui se développent autour de ces phénomènes et tenter de repérer l’influence que ces discours ont eu sur la perception de la sismicité induite en Belgique et dans le Nord de la France.

b) Les séismes des bassins miniers du Hainaut et du Nord-Pas de Calais entre 1887 et 1983

Entre 1887 et 1983, 35 séismes d’une magnitude supérieure à 3.0 Mw (c’est-à-dire perceptibles à la surface et pouvant causer des dégâts) touchent le Hainaut et le Nord-Pas de Calais. Ils sont principalement localisés, hormis quelques exceptions, dans la zone exploitée des deux bassins miniers. Certains ont causé quelques dégâts en surface et surtout des mouvements de panique au sein de la population.

Figure n° 7: Coupe du bassin houiller du Couchant de Mons. Les failles sont en noir, les veines de charbon en bleu, le Dévonien en brun. Source: BOULVAIN F. et PINGOT J.-L., Genèse du sous-sol en Wallonie, Bruxelles, Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-arts de Belgique, 2015, p. 112.
Figure n° 4: "Carte des séismes dans la province de Hainaut, 1900-1949" (Source: FOURMARIER P. et CHARLIER C., "Les séismes dans la province de Hainaut de 1900 à 1949", in "Bulletin de la Classe des Sciences de l'Académie royale de Belgique", t. 36, 1950, p. 210).
Figure n° 8: « Carte des séismes dans la province de Hainaut, 1900-1949 ». On remarque que la grande majorité de ces séismes surviennent dans les zones d’exploitation du charbon (Source: FOURMARIER P. et CHARLIER C., « Les séismes dans la province de Hainaut de 1900 à 1949 », in « Bulletin de la Classe des Sciences de l’Académie royale de Belgique », t. 36, 1950, p. 210).

Un séisme à Douai en 1885 ?

Dans son numéro du 3 juillet 1885, Le Progrès du Nord relate un tremblement de terre survenu dans les environs de Douai sans datation précise. Selon le journaliste le tremblement de terre de Douai, dont la cause était d’abord restée à l’état d’énigme, émeut vivement l’opinion depuis qu’on en connaît la véritable origine. On sait, en effet, aujourd’hui, qu’il est dû à l’écroulement sur plusieurs kilomètres de galeries de mines qui n’avaient pas été remblayées [Le Progrès du Nord, 3 juillet 1885].

L’article fait le lien entre l’augmentation de l’extraction du charbon et l’accélération du rythme d’exploitation et la survenue du séisme. Avant les années 1860, la Compagnie des mines d’Anzin remblayait souvent ses galeries. Jadis, les terres mêlées au charbon lors de l’abattage étaient laissées au fond et servaient, sur le côté de la partie bordée des galeries, à opérer ce que l’on nommait le rembourrage. Le coût de ce procédé est estimé à 1 franc français et 40 centimes par mètre cube. Mais plus tard, sous l’administration de M. de Marcilly, à l’époque où la Compagnie d’Anzin réalisait déjà par suite des hauts prix du charbon, des bénéfices énormes et où l’on voulut encore, dans un but de spéculation, pousser au maximum les dividendes à distribuer, on eut l’idée de remonter toutes les terres extraites. Cela réalisait une notable économie, puisque, ramené au jour, chaque mètre cube ne revint plus qu’à 15 centimes environ.

La volonté de la Compagnie d’Anzin d’augmenter ses profits en supprimant la séparation des terres stériles et du charbon au fond des galeries serait la cause de ce séisme. L’auteur de l’article incrimine l’Administration des Mines qui se montrerait trop tolérante envers les charbonnages. Les ingénieurs des mines, circonvenus par des relations mondaines, ferment les yeux sur les abus que commettent les compagnies, et font passer les intérêts mal ou bien entendus de celles-ci avant l’intérêt supérieur de la sécurité publique et de l’État. 

Il ressort explicitement de cette source que c’est le mode d’exploitation choisi délibérément par la Compagnie d’Anzin qui est la cause de ce séisme. L’absence de remblais dans les galeries abandonnées provoque l’effondrement brusque et soudain de ces dernières, générant une force suffisante pour créer une oscillation perceptible à la surface. La cause du séisme de Douai de 1885 apparaît être clairement d’origine humaine. Pour le journaliste, le tremblement de terre de Douai vient aujourd’hui de montrer à tous quelles peuvent être les suites d’une tolérance exagérée ,à l’égard de procédés d’exploitation inventés dans un but mercantile et dénués de toute préoccupation d’avenir.

Malgré l’absence de données historique sur le site SISFrance, ce séisme montre que, dès les débuts de l’extraction à l’échelle industrielle du charbon dans le Nord-Pas-de-Calais, la question de la sismicité induite se pose et génère des conflits entre compagnies minières, populations locales et ingénieurs des mines. Si la question est présente dans le débat public à la fin du 19e siècle, comment expliquer qu’elle disparaisse au 20e ? Pour cela, il faut passer de l’autre côté de la frontière et analyser l’influence des géologues belges dans le traitement de ce problème.

Les séismes d’Havré de 1887

Plusieurs séismes secouent Havré, une commune houillère située à l’est de Mons, en 1887 (en février et les 20 et 30 septembre ainsi que le 13 octobre). Emile de Munck présente ses recherches dans ce domaine durant la séance de la Société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie du 26 octobre 1887. Il mène son enquête auprès d’un « grand nombre de chefs d’exploitations, d’ouvriers mineurs et de campagnards habitant la région où se sont produits les phénomènes sismiques » [Bulletin de la Société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie, t. 1, 1887, p. 12].

Carte des tremblements de terre d'Havré du 19 novembre 1887 et du 27 novembre 1887
Figure n° 9: Carte des tremblements de terre d’Havré du 19 novembre 1887 et du 27 novembre 1887 (Source: DE MUNCK E., « Nouvelle note supplémentaire sur les tremblements de terre d’Havré (Séance du 18 décembre 1887) », in « Bulletin de la société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie », t. 1, 1887, p. 208).

De Munck décrit les séismes d’Havré de 1887 avec beaucoup de détails. Il constate que les secousses sont localisées et ressenties principalement à Havré où plusieurs types d’activités extractives sont présentes: carrières de sable et charbonnages. Le 15 février, le village est secoué une première fois. Les mouvements sismiques sont perçus en surface vers minuit et les bâtiments sont ébranlés. Les témoins parlent d’un bruit sourd, semblable à celui que produirait un chariot en marche lourdement chargé [Ibid., p. 179]. Cet incident, très localisé car toutes les parties de la commune ne l’ont pas ressenti, passe largement inaperçu pour la majorité des habitants d’Havré.

Une deuxième secousse touche Havré le 20 septembre au matin :

« Ce matin, à 6h40, Ducène Joseph, conducteur des travaux de la sablière d’Havré, était assis à son pupitre, dans le bureau distant d’environ 20 mètres du siège d’extraction. Tout à coup, il se sentit violemment secoué, tandis que tout le bâtiment, légèrement construit, craquait et paraissait vouloir s’effondrer. Le mur, contre lequel était adossé le pupitre, avait subi comme une irrésistible poussée.

Le premier mouvement de l’employé fut de s’élancer vers la porte. Au même instant, le machiniste se sauvait du hangar voisin qui abrite la machine d’extraction et qui est adossé au puits, disant qu’il avait cru que sa machine sautait, que le bâti des bobines ainsi que tous les engrenages craquaient comme pour se disloquer » [Ibid., p. 180].

La secousse dure environ deux secondes. Les ouvriers travaillant en surface n’ont presque rien ressenti. Par contre, au fond, tous les ouvriers étaient en émoi […] les mineurs se sont enfuis de leurs tailles pour parcourir les galeries voisines, pensant qu’elles s’étaient effondrées. De Munck se rend sur place, interroge les riverains et dresse une carte représentant l’étendue des terrains sur lesquels des oscillations ont été ressenties (figure 9). Il constate que le phénomène est très localisé et s’étendu sur une région circulaire dont le diamètre équivaut à environ 1000 mètres.

« Partout dans cette région, les mouvements sismiques ont sévi avec une intensité assez grande pour occasionner des tremblements accompagnés de bruit dans les habitations. Des campagnards qui travaillaient sur les champs ou dans leurs jardins ont ressenti des commotions dans le sens horizontal »

Une troisième secousse, de peu d’importance, frappe Havré le 30 septembre. Enfin, une dernière oscillation fait trembler la localité le 13 octobre. Elle se fait sentir dans la même zone que celles des 20 et 30 septembre. Dans les galeries souterraines de la sablière, deux ouvriers qui se trouvaient à 10h40 du soir […] à 20 mètres environ de profondeur, ont ressenti des secousses accompagnées d’un bruit sourd.

De Munck cherche ensuite quelles causes pourraient être à l’origine de ces tremblements de terre. Il envisage d’abord les mouvements du sol dûs aux affaissements causés par l’épuisement d’une couche aquifère mais écarte rapidement cette hypothèse. De Munck se demande alors si ces séismes très localisés auraient pu être engendrés par l’affaissement des galeries qui servent à l’extraction de la houille. Mais aussitôt cette idée émise, il la balaie soudainement. Sur base des propos du directeur du charbonnage et d’un ingénieur des mines, deux mots suffisent pour répondre à cette question [Ibid., p. 184]: comme les porions et les mineurs du charbonnage d’Havré travaillant au fond, à 400 mètres de profondeur, n’ont rien senti, les travaux miniers ne peuvent être mis en cause. De plus, l’absence complète d’affaissements, de dérangements, de glissements de couches, d’oscillations ou de bruit sourd dans les galeries, éloigne aussi l’idée d’un tassement dans la houille en formation. De Munck reprend la théorie communément admise par les géologues, les ingénieurs et les professionnels de la mine, postulant que les affaissements de terrains créés par le déhouillement des veines de charbon est lent, sans secousses ni bruit souterrain. Pour De Munck, les séismes d’Havré, bien que très localisés, ont une origine naturelle.

Néanmoins, l’idée selon laquelle les séismes d’Havré de 1887 présentent un caractère induit persiste. . D’abord, parce que les secousses ont une aire d’influence très réduites, et surtout, parce qu’elles surviennent dans une zone où sont actives deux entreprises extractives: la carrière de sable souterraine et le charbonnage d’Havré. On ne peut exclure le fait que les tremblements de terre aient été causé par l’effondrement brusque d’une galerie d’une de ces deux exploitations. D’ailleurs, Lancaster, directeur de l’Observatoire royal, pense que les mouvements constatés à Havré étaient très probablement dus à des glissements provoqués par les travaux des houillères [LANCASTER, 1897, p. 422]. Le rôle de l’exploitation houillère ne peut être négligée d’une part par sa proximité à la zone touchée et d’autre part, parce que l’extraction intensive du charbon commence en 1882 soit à peine 5 ans avant que les séismes surviennent à Havré, localité jusque là épargnée par ce type de phénomène.

Les mouvements de terrain brusques dans le Hainaut entre 1887 et 1895

Emile de Munck revient sur ses conclusions dans deux lettres adressés à la Société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie les 20 et 27 avril 1895. Celles-ci sont publiées dans le tome 9 du bulletin de la société. Dans sa lettre du 20 avril, de Munck évoque les nombreuses secousses que subissent les communes situées dans les régions houillères du Hainaut. Il fait remarquer à la société qu’ aujourd’hui les correspondants de nos journaux semblent attribuer, sans hésiter, les oscillations du sol survenue le 16 avril [1895, à Havré, Nimy, Ghlin, Obourg, Casteau, Boussoit, Thieu, Thieusies, Bracquegnies et La Louvière] dans une région ne comprenant pas moins de 10 communes, à des mouvements souterrains provoqués par de nombreuses exploitations minières [Bulletin de la société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie, t. 9, 1895, p. 63].

De Munck est circonspect face à ces arguments. Il remarque que sur les 10 communes concernées, 4 ne possèdent pas de houillères sur leur territoire (Nimy, Obourg, Casteau et Thieusies). Pour lui :

« Il faudrait donc admettre, suivant l’hypothèse desdits correspondants, que le phénomène d’oscillation qui a si uniformément éprouvé une région relativement fort étendue et comprenant 10 communes, a été la cause d’accidents survenus dans les houillères de 6 localités seulement ou même de quelqu’une d’entre elles. Il y a là, à première vue, une sorte de disproportion qu’il faudrait expliquer » [Ibid., p. 64].

De Munck invite la société belge de géologie à se pencher sur ce problème afin de découvrir des points faibles dans les séries de couches, des parties ébranlables, sensibles au moindre accident, tassement, effondrement, etc., dû à l’action humaine, au déhouillement par exemple. 

De Munck insiste pour que la Société se lance dans une telle enquête dans sa lettre du 27 avril. Il y signale que dans le journal Le National du 22 avril, un article incrimine encore les charbonnages pour les séismes faisant trembler le Borinage:

«  […] les mouvements du sol n’ont pas disparu dans le Borinage. À Quaregnon, aux confins de la commune de Flénu, les terrains s’affaissent d’une façon inquiétante, sur une grande étendue de territoire, ébranlant et lézardant les habitations. Les propriétaires, malheureusement, n’ont aucun recours à exercer, la Société charbonnière de Belle-et-Bonne, qui exploitait le sous-sol à cet endroit ayant disparu »

De Munck constate que :

« Les correspondants de nos journaux persistent donc à considérer les oscillations du sol survenues dans le Hainaut comme étant une conséquence des exploitations minières. Cependant aucune enquête sérieuse n’a été faite sur cette grave question. Certes, a priori, l’on serait tenté d’endosser toutes les responsabilités aux sociétés charbonnières. Mais il me semble qu’avant tout il faudrait contrôler scientifiquement et très impartialement les faits afin que, si responsabilité il y a, chacun puisse en assumer la part plus ou moins grande qui lui revient. Évidemment, c’est à l’autorité supérieure, au Corps des Mines, à prendre l’initiative d’une telle enquête. Mais rien n’empêche, me paraît-il, qu’une société comme la nôtre, spécialement compétente en matière de géologie et qui a déjà rendu de si utiles services à la chose publique, soit consultée »

Le sujet, on s’en doute, est loin de motiver les membres de la société liés aux charbonnages pour la simple raison que reconnaître, ne serait-ce qu’une infime responsabilité, que l’extraction du charbon puisse être à l’origine de tremblements de terre ou en augmenter le ressenti à la surface équivaut à exposer les charbonnages à des procès nombreux et coûteux. C’est tout le système minier qui pourrait être mis en péril.

Le séisme de la vallée de la Scarpe/Douaisis de 1896

La question de la sismicité induite par l’extraction du charbon surgit à nouveau en 1896. Un séisme ébranle tout le Nord-Pas-de-Calais ainsi que la Hainaut belge dans la nuit du 2 septembre [KUSMAN, LAMBERT, ALEXANDRE et CAMELBEECK, 2010]. Son épicentre, incertain, se situe dans la vallée de la Scarpe, entre les villes d’Arras et de Douai. Plusieurs journaux parlent de cet événement et attribuent ce tremblement de terre aux charbonnages de la région. Ainsi, entre autres, le journal La Croix du Nord du 4 septembre 1896 relate qu’à Douai:

« Une secousse assez violente provenant probablement d’un affaissement de terrain par suite de l’exploitation des mines, s’est produite mercredi à 21h15 à Douai. Les maisons s’ébranlaient, la vaisselle faisait entendre un cliquetis anormal, des objets tombaient des étagères; on entendait un sourd grondement. Cela dura deux secondes à peine qui suffirent à provoquer une panique générale. On s’interrogeait anxieusement sur les causes du phénomène; beaucoup l’attribuaient à une oscillation du terrain produite par l’exploitation des mines, mais tout donne à penser qu’il est dû à une cause sismique »

tandis qu’à Arras:

« Un fait très rare, extraordinaire même, une secousse de tremblement de terre, s’est produit […] à Arras. Tout-à-coup on entendit un bruit sourd analogue à un vent impétueux s’abattant sur la ville, puis le sol s’est mis à trembler: la secousse a duré à peine quelques secondes. Elle se dirigeait de l’est à l’ouest. Une vive panique s’est aussitôt emparée des habitants qui, pour la plupart, sont sortis de chez eux, s’interrogeant avec anxiété sur les causes qui avaient pu produire cette secousse en tout semblable à celle ressentie il y a quelques années, alors que le génie, à l’aide de fourneaux de dynamites, fit sauter une partie des remparts de la porte Baudimont »

Enfin, à Liévin, le correspondant de la Croix du Nord signale que :

« Beaucoup de personnes à Liévin n’osent se coucher que bien tard, crainte de voir la chose se reproduire, et que le lendemain certaines personnes étaient toutes prêtes à aller demander à M. le maire de faire procéder à une enquête établissant les responsabilités. Je suis sûr qu’on aurait mis le tremblement de terre sur le compte des mines. C’est l’habitude ».

En Belgique, le séisme est moins ressenti. Dans le Borinage et à Mons, une légère oscillation du sol a été constatée […] Dans certains charbonnages, surtout dans ceux qui possèdent de longues galeries, les ouvriers ont cru à un dégagement de grisou dans le puits voisin. On a aussi perçu une sorte de grondement de vagues. À Charleroi, les oscillations sont à peine perceptibles [LANCASTER, 1897].

La presse montre qu’une partie de la population touchée par ce séisme l’attribue aux travaux miniers souterrains. Lancaster, directeur de l’Observatoire royal semble également partager cet avis. Il constate que le séisme de la vallée de la Scarpe pourrait être un tremblement d’écroulement ou d’affaissement que l’on remarque notamment dans les terrains miniers.

De Munck s’intéresse également à ce séisme. Il établit le parallèle avec son enquête sur les séismes d’Havré en 1887. Il constate que ces derniers pourraient finalement être dus aux exploitations minières mais il s’est trouvé dans :

 » l’impossibilité […] de mener à bien une enquête approfondie sur les causes du phénomène [à cause de] la difficulté d’obtenir les renseignements nécessaires que seuls les exploitants pouvaient donner et que M. de Munck, malgré son insistance, ne put obtenir. Faut-il y voir un indice que le tremblement de terre d’Havré n’avait pas une cause tectonique, mais était plutôt la résultante mécanique de phénomènes de tassement dus, soit à l’exploitation et au déhouillement, soit à l’assèchement des nappes aquifères ? [Bulletin de la société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie, t. 10, 1896].

Son souhait de susciter la discussion et de lancer des recherches dans le domaine de la sismicité induite reste lettre morte, faute de données fournies soit par les exploitants, soit par l’Administration des Mines.

Jules Cornet, membre de la même société et géologue, va porter un coup d’arrêt « fatal » à ce débat (voir le point 3 pour plus de détail). Dans un article sur le tremblement de terre de la vallée de la Scarpe paru dans le Mouvement géographique de la même année, le savant géologue s’insurge contre le fait que d’après ce qu’en ont publié les journaux quotidiens, il semble que l’opinion généralement répandue est que ce phénomène serait dû à des affaissements provoqués par l’exploitation de la houille dans les bassins français et belges et cet avis paraît être partagé par quelques savants. Dans son article de 10 pages exactement, Jules Cornet s’évertue à démontrer que le séisme de 1896 est dû aux mouvements tectoniques, et notamment au jeu des failles situées à proximité de la ville de Douai, et non aux travaux souterrains des charbonnages (or nous savons désormais que les travaux souterrains peuvent réactiver les failles). Il reconnaît que les incertitudes sont nombreuses et que la séismologie, qui est une science naissante, pourrait étudier la question des séismes induits mais il conclut son article par une formule lapidaire, une « parole d’évangile » qui sera reprise sempiternellement par ses « disciples » dans le courant du 20e siècle pour clore tout débat sur le sujet :

« Dans aucun cas, on ne peut faire intervenir les vides produits par l’exploitation de la houille comme causes de ces phénomènes [les séismes]. Le déhouillement donne lieu à des affaissements lents et graduels qui abaissent le niveau du sol et fissurent les constructions, mais jamais il ne produit de secousses brusques ni surtout d’ébranlements sensibles sur de grandes surfaces ».

Le séisme de Mons de 1911

Jules Cornet intervient encore lors du séisme qui touche Mons le 12 avril 1911. Ce jour là, entre 16h30 et 16h45, des secousses, ou plutôt une secousse du sol accompagnée de bruit a été ressentie par de nombreux habitants de Mons et de plusieurs communes voisines [CORNET, 1911-1912]. Au vu du caractère très localisé du tremblement de terre, Cornet procède à une enquête macroséismique afin de réunir des données précises sur ce phénomène. Il envoie par une lettre-circulaire datée du 16 avril une demande de renseignements à environ 150 personnes: instituteurs, ingénieurs, prêtres, etc., réparties sur une étendue de pays sensiblement plus grande que celle où, d’après les journaux locaux, l’ébranlement avait été signalé. D’après les réponses qu’il a récoltées, Cornet signale que :

« C’est à Mons même que la secousse et le bruit ont présenté la plus grande intensité et cependant, ils sont loin d’avoir été perçus par toute la population. Les personnes marchant ou même stationnant en plein air, dans les rues, les jardins, les champs, n’ont rien ressenti. C’est dans les habitations ou autres constructions, et notamment dans les églises, que la commotion et la rumeur ont été le plus sensibles […] Les témoins habitant la ville comparent la commotion et le bruit perçus à ceux que produisent le passage d’un chariot lourdement chargé […] À l’intérieur des appartements, dans la zone la plus ébranlée, les vitres ont tremblé, la vaisselle a été secouée dans les armoires, de même que les menus objets placés sur les tablettes des cheminées, les bibelots dans les salons, etc. »

Il en conclut que le phénomène est local, de faible importance et serait dû à des causes naturelles et pas, évidemment, à l’influence des travaux miniers. Pourtant, dans un article paru dans le Ciel et Terre de 1911, Lancaster se montre moins catégorique et considère que les charbonnages pourraient être responsables du séisme. Selon lui :

« Il semble que l’on soit ici en présence d’un de ces phénomènes sismiques artificiels, dirons-nous, ou d’ordre industriel, dont l’origine est à reporter aux exploitations houillières (sic). D’après les renseignements que nous avons pu recueillir, il ne serait pas impossible que le phénomène fut dû à un tassement (très faible) des morts-terrains situés sur la ligne que nous avons indiquée et dû à l’exhaure intérieure des eaux opérée dans les sables supérieurs, à faible profondeur, plus haut que les couches exploitées […] Ce point, qui semble une simple induction des auditeurs, sera intéressant à vérifier »

Les séismes de Ransart de mars-juin-juillet 1911

Au moment où survient le séisme de Mons, une série de secousses sismiques touche la région située au nord de Charleroi. Le géologue René Cambier en fait la relation dans les Annales géologiques de Belgique de 1911-1912.

En mars, juin et juillet 1911, plusieurs séismes frappent Ransart et les localités environnantes. C’est le 1er juin à 22h45 que la secousse la plus importante ébranle la région. Plusieurs autres surviennent le 19 juin, le 14 juillet et le 23 juillet. Cambier indique que la zone épicentrale se situe sous le territoire des communes de Gosselies, de Ransart et de Lambusart. À partir du 1er juin, les secousses ressenties y ont été assez violentes pour réveiller la plupart des habitants, abattre de nombreuses cheminées (voir figure 10) et occasionner des lézardes aux bâtiments les moins résistants. Ce séisme a des effets également très localisés comme celui de Mons : les localités immédiatement voisines de Roux et de Courcelles ont été moins affectées. Les dégâts s’y sont bornés à quelques rares cheminées abattues [CAMBIER, 1911-1912, p. B98).

Figure n° 2: "Cheminées abattues chaussée de Gosselies à Ransart suite aux tremblements de terre de mars-juillet 1911" (Source: CAMBIER R., "Les tremblements de terre de Ransart (mars, juin, juillet 1911)", in "Annales de la société géologique de Belgique", t. 39, 1911-1912, p. B100.
Figure n° 10: « Cheminées abattues chaussée de Gosselies à Ransart suite aux tremblements de terre de mars-juillet 1911 » (Source: CAMBIER R., « Les tremblements de terre de Ransart (mars, juin, juillet 1911) », in « Annales de la société géologique de Belgique », t. 39, 1911-1912, p. B100.

Cambier, à l’inverse de Jules Cornet, n’hésite pas à faire le lien entre activation des failles et travaux miniers. Selon lui :

« Il existe vraisemblablement, à cet endroit [sous Gosselies, Ransart et Lambusart], un noeud de failles formant un ensemble suffisamment instable pour être affecté par le développement relativement récent des travaux miniers de la région ou par toute autre cause plus profonde »

Cambier semble mesurer l’importance de ses propos et les conséquences que ceux-ci pourraient faire peser sur les charbonnages du bassin de Charleroi si le lien entre activité minière et activité sismique venait à être prouver :

« Cette hypothèse, si elle se vérifiait par un examen méthodique de la topographie souterraine, pourrait avoir des conséquences sérieuses pour l’avenir des charbonnages du nord-est de Charleroi et de la Basse-Sambre ».

Ce débat scientifique n’aura jamais lieu ni en Belgique ni dans le nord de la France, comme on le verra. Il faut attendre la fin des années 1940 pour que la question de la sismicité induite intéresse à nouveau les géologues.

Les séismes d’Havré d’avril-mai 1949

En avril et mai 1949, plusieurs séismes secouent la région de Mons et particulièrement Havré. Le géologue René Marlière, professeur à l’École des mines de Mons, mène une enquête macroséismique du phénomène. Il lance les 3 et 4 avril, le jour même du premier séisme et le lendemain, un appel radiodiffusé avec l’obligeant concours du poste de Radio-Hainaut et envoie à la presse le question suivant :

« La terre a tremblé dans le Hainaut, le dimanche 3 avril, vers 13h30.

Afin de déterminer les caractéristiques de ce tremblement de terre, on demande aux personnes qui en ont ressenti les effets, de répondre au plus tôt au questionnaire ci-après :

1. Où vous trouviez-vous ? (par exemple : au rez-de-chaussée, à l’étage, au sous-sol de votre habitation ou dans la rue, à la campagne…). Cette question est très importante; répondez avec précision.

2. Étiez-vous debout, assis, couché ?

3. Qu’avez-vous ressenti ? Dites, notamment, si vous avez perçu des oscillations, des bruits de vaisselle, des déplacements d’objets mobiliers.

4. Avez-vous constaté des dégâts matériels dans votre entourage ? « 

À partir des réponses recueillies, Marlière dresse une carte macroséismique du tremblement de terre (figure 11). Il constate que la séisme a été particulièrement ressenti autour de Mons et a eu des effets importants à Havré par rapport aux autres localités touchées.

Figure n° 3: "Carte macroséismique du tremblement de terre d'Havré du 3 avril 1949" (Source: MARLIERE R., "Les tremblements de terre d'avril-mai 1949 dans la région de Mons", in "Bulletin de la société belge de géologie, de paléontologie et d'hydrologie", t. 60, 1951, p. 24).
Figure n° 11: « Carte macroséismique du tremblement de terre d’Havré du 3 avril 1949 » (Source: MARLIERE R., « Les tremblements de terre d’avril-mai 1949 dans la région de Mons », in « Bulletin de la société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie », t. 60, 1951, p. 24).

Marlière constate que dans la région d’Havré, de Ville-sur-Haine et de Boussoit, on a compté environ 150 cheminées renversées complètement et plusieurs centaines à reconstruire entièrement. Les populations se sont émues dès les premières secousses (les plus violentes) et l’inquiétude fut entretenue par des répliques, répétées à intervalles plus ou moins longs durant les mois d’avril à mai 1949. Dans la recherche des causes du séisme, Marlière, un ancien « disciple » de Jules Cornet, rejette immédiatement les travaux miniers. Il reprend les paroles du « maître » sans chercher à aller plus loin :

« Certes on n’a jamais observé de cassures ou de déplacements des terrains en surface, dans les carrières ou dans les travaux souterrains des mines, et l’accord s’est fait unanimement autour de l’avis émis dès 1899 (sic, 1896) par Jules Cornet : « Dans aucun cas, on ne peut faire intervenir les vides produits par l’exploitation de la houille comme causes de ces phénomènes. Le déhouillement donne lieu à des affaissements lents et graduels qui abaissent le niveau du sol et fissurent les constructions, mais jamais il ne produit de secousses brusques ni surtout d’ébranlements sensibles sur de grandes surfaces » [Bulletin de la Société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie, t. 60, 1951, p. 25]

Pourtant, dans l’enquête dressée par l’Observatoire royal de Belgique, l’influence minière sur le ressenti du séisme est clairement identifié. Pour les enquêteurs de l’ORB, le séisme a été peu ressenti à Mons car afin d’éviter les dégâts à la ville, les travaux miniers se sont arrêtés à sa périphérie. Mons, de ce fait, n’a subi que peu de dégâts lors des secousses sismiques. Par contre, le sud [de la ville] a subi plus de dégâts car les mines de Cuesmes viennent jusque là. L’ORB constate que la commune d’Havré a subi le plus de dégât et c’est l’endroit où les habitants ont été le plus effrayés. Il y a eu un début d’affolement après la deuxième secousse qui fut si violente que plus de 80 % des cheminées sur 1400 habitations sont ébranlées parmi lesquelles 50 % sont à reconstruire complètement et 150 circa ont été renversées entièrement. Or, Havré, comme on l’a vu, est une commune où se trouvent plusieurs puits de mines de charbon ainsi qu’une sablière souterraine et a déjà été secouée à de multiples reprises par des séismes entre 1887 et 1949.

Le lien entre travaux miniers et augmentation des dégâts subis à la surface à cause du séisme apparaît de manière encore plus évidente dans la description des dommages survenus dans les localités de Ville-sur-Haine, de Boussoit, de Villers-Saint-Ghislain et de Bray.

À Ville-sur-Haine, le village situé le long de la route Mons-Soignies et sur le versant nord de la vallée de la Haine n’est pas minier. Les dégâts ont été de ce fait fortement amoindris. 25 à 30 cheminées ont été lézardées et ébranlées. Certaines ont été tronquées. La commune de Villers-Saint-Ghislain s’étire le long de la grand’route Mons-Charleroi. Le sous-sol n’est pas exploité. La population a ressenti les mouvements du sol d’une façon fortement amortie. Les dégâts sont peu importants. Tandis qu’à Boussoit les chemins sont terriblement accidentés, l’aspect extérieur est celui d’un très vieux village dont le sol meurtri par les mines ne soutient plus qu’avec peine les habitations lézardées des habitants. Idem à Bray où l’ancien village s’agglomère en bordure de la grand’route Mons-Charleroi, où une nouvelle cité s’est formée près du charbonnage. Celui-ci travaille à grand rendement (terrils immenses). Les secousses furent très bien ressenties par la population. Les dégâts sont d’ailleurs beaucoup plus importants qu’à Villers-Saint-Ghislain.

Les séismes de la région du Centre, 1965-1967

Entre 1965 et 1967, plusieurs séismes frappent la région du Centre (La Louvière-Binche). Le 15 décembre 1965, la région de Strépy-Bracquegnies est touchée. Dans toutes les rues de la localité, des cheminées se sont abattues et de nombreuses vitres ont été brisées. Dans les localités minières de la région, comme Bray, Bracquegnies, Houdeng-Aimeries et Houdeng-Goegnies, la secousse a été fortement ressentie et les dégâts sont les plus nombreux alors que dans des communes proches mais où l’activité minière n’existe pas comme Braine-le-Comte et Soignies, le phénomène n’a pas été ressentiBracquegnies est jonchée de briques, car sur tout son territoire, des cheminées ont été abattues par la violence du sinistre. À Binche, l’effet fut surprenant et l’on crut partout que les maisons allaient s’écrouler [La Nouvelle Gazette, édition du Centre, 15 décembre 1965].

Le 16 janvier 1966, la terre tremble à nouveau et ébranle la région du Centre. Cette fois-ci, c’est la commune de Chapelle-lez-Herlaimont qui subit le plus de dégâts. Des cheminées sont abattues, des murs sont lézardés, des plafonds se sont effondrés et des vitres se sont brisées sous l’effet de la secousse [La Cité, 17 janvier 1966]. Le caractère là aussi localisé de ces séismes et le fait qu’ils surviennent dans des régions charbonnières laissent supposer leur caractère induit.

« Huit secondes pour briser une région »… Le séisme de Liège du 8 novembre 1983

Le dernier séisme abordé est sans doute celui qui a marqué le plus les esprits. Dans la nuit du 8 novembre 1983, vers 1h du matin, la région liégeoise est frappée par un séisme d’une magnitude de 4.9 sur l’échelle de Richter. De nombreuses maisons et infrastructures sont désolées, les dégâts se chiffrent en milliards de francs belges et l’on compte malheureusement deux victimes au matin.

Figure n° 5: "Carte macroséismique du tremblement de terre de Liège du 8 novembre 1983" (Source: FRANCOIS M., PISSART A. et DONNAY J.-P., "Analyse macroséismique du tremblement de terre survenu à Liège le 8 novembre 1983", in "Annales de la société géologique de Belgique", t. 109, 1986, p. 533).
Figure n° 12: « Carte macroséismique du tremblement de terre de Liège du 8 novembre 1983 » (Source: FRANCOIS M., PISSART A. et DONNAY J.-P., « Analyse macroséismique du tremblement de terre survenu à Liège le 8 novembre 1983 », in « Annales de la société géologique de Belgique », t. 109, 1986, p. 533).

Témoignage anonyme paru dans La Cité du 9 novembre 1983 (consultables sur le site du département Séismologie de l’ORB):

Endormi profondément, vous êtes saisi à bras-le-corps et dans un bruit sourd, violemment secoué. Réveil dans l’angoisse. La respiration bloquée. Hurlements du petit enfant dans la chambre d’à côté. En une seconde, des réactions réflexes s’enclenchent. Deux possibilités (exprimées à haute voix): « Ou bien c’est un tremblement de terre, ou bien c’est « la merde » (entendez « la bombe », « la guerre », …) [nous sommes encore en pleine Guerre froide, le bombardement nucléaire fait partie de l’imaginaire collectif]. En deux sauts, je suis à la fenêtre: aucune lueur, aucun souffle violent. La terre a donc tremblé (et dans mon esprit: « Ce n’est pas la bombe, on peut donc se sauver). Premier soupir de soulagement.

« Vite, la petite. Et dehors ».

Un pantalon, un pull, des chaussures, on emballe l’enfant et on déboule au milieu de la rue. Des voisins commencent, eux aussi, à sortir. D’autres restent à leur fenêtre. On se regarde, muets. Des hurlements de sirène montent de la ville.

« Qu’est-ce qui s’est passé? La terre a tremblé ! Mais cela n’arrive pas chez nous, en Belgique… »

Les minutes passent. Les sirènes n’arrêtent pas de hurler. Retour dans la maison pour tenter d’avoir des informations. Le 900 [numéro d’urgence de l’époque] est bloqué. La radio: la France et l’Angleterre émettent normalement. Rien à la RTBF [Radio-télévision belge francophone]. Et les radios libres ? Une nouvelle secousse nous fait ressortir. Que faire ? Embarquer dans la voiture et aller se garer à la plaine des sports ? Mais n’est-ce pas ridicule ? Le doute s’installe. Est-ce vraiment un tremblement de terre ? Dans la rue, les gens parlent d’un choc dans la région Huy-Tihange [localité où est implantée une centrale nucléaire]. D’autres d’un accident à Cockerill.

Il faut absolument avoir des informations. Il n’y a pas de radio dans la voiture et dans la radio portative, à l’intérieur de la maison, il n’y a pas de piles (comme on pense aux détails à ces moments-là).

Vite, il faut retourner à l’intérieur et refaire le tour des stations. A l’étranger, on ne parle de « rien » (de ce qui nous angoisse). La RTBF (source crédible) reste dramatiquement muette. Des radios libres « en » parlent. Deuxième soupir de soulagement.

Remarquable au moment où nous l’avons prise, FM-56 tente d’apporter des explications. Ils ont pu entrer en contact avec l’observatoire d’Uccle/Ukkel, la gendarmerie et l’IRM [Institut royal météorologique]. L’information scientifique tout de suite rassure. Troisième soupir de soulagement.

C’était bien un tremblement de terre. On ne connaît pas l’importance des dégâts. La seconde secousse était un « aftershock », comme disent les spécialistes. Une petite secousse de rééquilibrage des masses.

Nettement, à ce moment-là, une troisième fois, la terre recommence à trembler. Nouvelles explications: « Encore une réplique ressentie au-dessus des sols truffés de galeries de mines ».

Bien que l’on parle de la panique dans certains quartiers de l’agglomération (où il y a eu des dégâts considérables, une morte et des blessés, apprendra-t-on le lendemain), le ton se veut rassurant. A quatre heures, on envoie même une blague: « Mange des tomates, mon amour, ça donne bonne mine, c’est plein de vitamines… ». Et on encourage les gens à aller au lit. 

Dans les quartiers secoués mais moins touchés – les habitations étant plus récentes et plus solides – les gens retournent se coucher. Dans les zones sinistrées, beaucoup se retrouveront sans abri. Ce n’est qu’au petit matin que l’on mesurera l’ampleur des dégâts. La terre avait vraiment tremblé !

Ce soir, nous ne nous coucherons plus comme hier ».

Interrogé par un journaliste du journal La Cité, un groupe d’adolescents témoigne:

Marie-Noëlle: « Je suis tombée de mon lit et j’ai couru dans la chambre de mes parents. On est tous sortis dans la rue. Des gens croyaient que c’était une bombe. D’autres le gaz. Mon père disait que c’était un tremblement de terre ».

Thierry: « Le lustre de ma chambre est tombé et je l’ai presque reçu sur la tête. On a évacué la rue et on s’est rassemblé dans un grand pré. On a fait un grand feu. Vers 5 heures, on est venu nous dire que l’on pouvait rentrer. Il y avait là une cinquantaine de personnes environ ».

Carine: « Toute le monde gueulait dans la rue. Des choses comme « On va mourir ». Une femme d’en face, et qui a habité la Tunisie, a crié: « C’est un tremblement de terre ». Des gens pleuraient. Même des hommes ».

Thierry encore: « Au début, beaucoup de gens croyaient que c’était la guerre. On a toujours raconté que des tremblements de terre, cela n’arrivait pas en Belgique ».

Georges, un jeune grec, qui a vécu un tremblement de terre il y a deux mois, à Limmos, dans son pays, dit qu’il a tout de suite compris ce qui se passait ».

Les sismologues de l’Université de Liège mène une analyse macroséismique du tremblement de terre. Leurs résultats sont publiés en 1986 dans le tome 109 des Annales de la Société géologique de Belgique. Si les causes du séisme sont naturelles, leur étude démontre clairement que le séisme a été amplifié dans le synclinal houiller de Liège à cause de l’extraction du charbon. La carte macroséismique (figure 12) illustre bien leurs propos. Sur le territoire non concédé de la ville de Liège, le séisme a été moins ressenti par les habitants et ses effets ont été limité alors que dans les zones déhouillées avoisinantes, où le sous-sol a été exploité par les charbonnages et rendu plus fragile, les effets du tremblement de terre ont été plus importants, voire dévastateurs. Pour ces sismologues :

« Les observations locales indiquent que ce n’est pas le houiller lui-même qui a contrôlé l’intensité de la secousse mais bien les travaux miniers qui ont déconsolidé les terrains exploités. Cette influence apparaît le mieux en étudiant les profils d’intensité réalisés le long des coupes géologiques de Humblet (1941) au travers du bassin liégeois. Le profil se rapportant à la coupe 6 de Humblet montre en effet une chute marquée de l’intensité à l’emplacement du double anticlinal de Cointe et de la Chartreuse qui, en l’absence de couches de charbon, n’ont pas été exploités. D’autre part, celui réalisé le long de la coupe 8 de Humblet montre un minimum d’intensité très localisé sous le centre de la ville, c’est-à-dire sous une zone non concédée du sous-sol liégeois » [FRANÇOIS, PISSART et DONNAY, 1986, p. 535].

C’est la première fois, à ma connaissance, que des experts scientifiques abandonnent l’argument d’autorité de Jules Cornet et mettent directement en cause les travaux houillers dans l’augmentation du ressenti et des effets à la surface d’un séisme survenu en Belgique. Il faudra attendre ensuite les années 2000 et le travail de Leslie Descamps pour que le lien entre activité minière et activité sismique soit enfin reconnu comme avéré par les géologues belges.

Cette considération m’amène au dernier point de ce (long) billet, à savoir comment et pourquoi les géologues belges et français ont rejeté l’idée que les travaux miniers puissent avoir une influence sur l’activité sismique des bassins houillers ? Mais cela, ce sera pour un prochain billet  sur le sujet ;-).

Voilà c’est terminé (déjà ou enfin me diras-tu). J’espère que cela t’a plu et que tu n’estimes pas avoir perdu ton temps. Si ce n’est pas le cas, tu m’en vois ravi. Si c’est le cas, je n’en peux rien et sache que je n’en suis pas désolé. Si tu souhaites néanmoins extérioriser ta rage intérieure, je t’invite à faire comme moi et à te gaver de pudding au chocolat. Conseil d’ami ! Et rendez-vous pour le troisième et dernier billet sur la séismicité induite en territoires charbonniers !

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Sources

Sources en ligne

Site de l’Observatoire royal de Belgique, Section de Séismologie: http://seismologie.be/index.php?LANG=FR

Site de l’European Archive of Historical EArthquake Data: http://www.emidius.eu/AHEAD/main/

Site de la Sismicité historique de la France métropole: http://www.sisfrance.net/

Sources imprimées

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CHARLIER Charles, Secousses séismiques ressenties en Belgique (Hainaut) en mars 1944, in Ciel et Terre, t. 60, janvier-février 1945, p. 52-53 et 93.

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DOUXAMI Henri, Les tremblements de terre ou séismes dans la région du Nord de la France, in Bulletin de la Société de géographie de Lille, t. 58, 2semestre 1912, p. 30-58.

FOURMARIER Paul et CHARLIER Charles, Les séismes dans la province de Hainaut de 1900 à 1949, in Bulletin de la Classe des Sciences de l’Académie royale de Belgique, t. 36, 1950, p. 207-219.

FRANÇOIS Michèle, PISSART Albert et DONNAY Jean-Paul, Analyse macroséismique du tremblement de terre survenu à Liège le 8 novembre 1983, in Annales de la Société géologique de Belgique, t. 109, 1986, p. 529-538.

FUCHS Karl, Les volcans et les tremblements de terre, Paris, 1884 (4e éd.).

LANCASTER Albert, Les tremblements de terre en Belgique, in Ciel et Terre, 2e série, t. 3, 1887-1888, p. 25-43.

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STEVENS Charles, Déformations tectoniques récentes observables en Belgique. La vallée de la Haine s’affaisse-t-elle encore de nos jours ? , in Publications de l’association des ingénieurs de l’école des mines de Mons, 1er fascicule, 1933, p. 211-225.

ID., Le relief de la Belgique, Louvain, 1938 (Mémoires de l’institut géologique de l’Université de Louvain, t. 12).

ID., Le relief de la vallée de la Haine, in Publications de l’association des ingénieurs de l’école des mines de Mons, 2e fascicule, 1939, p. 281-319.

Bibliographie indicative

Travaux sur la Belgique et la France

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ALEXANDRE Pierre et SABBE Alain, Les séismes historiques dans nos régions et leur impact sur le patrimoine architectural, in Ciel et Terre, vol. 129, septembre-octobre 2013, p. 110-116.

CAMELBEECK Thierry, PLUMIER André et GARCIA-MORENO David, Le tremblement de terre de Liège du 8 novembre 1983, in Ciel et Terre, vol. 129, septembre-octobre 2013, p. 99-104.

DESCAMPS Leslie, Relations entre l’activité sismique dans le Hainaut et l’activité minière, Université de Mons, 2009 (Mémoire de Master 2 en Ingénierie civile des mines-Géologie, Faculté polytechnique de l’Université de Mons).

LECOCQ Thomas, CAMELBEECK Thierry, RAPAGNANI Giovanni, BUKASA Baudouin, CASTELEIN Stefaan, COLLIN Fabienne, HENDRICKX Marc, MARTIN Henri, VANDERCOILDEN Leslie, VAN CAMP Michel et VANNESTE Kris, Trente ans de surveillance sismique en Belgique, in Ciel et Terre, vol. 129, septembre-octobre 2013, p. 105-109.

LEYNAUD Didier, JONGMANS Denis, TEERLYNCK Hervé et CAMELBEECK Thierry, Seismic Hazard Assessment in Belgium, in Geologica Belgica, t. 3, n° 1-2, 2000, p. 67-86.

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GRASSO Jean-Robert, Fluides et instabilités sismiques: implications pour le comportement mécanique de la croûte supérieure, Université de Grenoble 1, 1993 (Thèse de doctorat d’État, Université de Grenoble 1).

KUSMAN David, LAMBERT Jérôme; ALEXANDRE Pierre et CAMELBEECK Thierry, Le séisme du 2 septembre 1896 dans la vallée de la Scarpe. L’apport scientifique d’une enquête parue à l’époque dans Ciel et Terre, in Ciel et Terre, vol. 126, mars-avril 2010, p. 34-41.

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Études scientifiques et techniques

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Ouvrages et articles de sensibilisation

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COOK Terri, Ground-shaking research: How humans trigger earthquakes, in Earth: The Science Behind the Headlines, 5 avril 2015 (http://www.earthmagazine.org/article/ground-shaking-research-how-humans-trigger-earthquakes).

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Virginia Tech Seismological Observatory, Induced Earthquakes Throughout the United States, 2014 (http://www.magma.geos.vt.edu/vtso/induced_quakes.html).

Articles de journaux

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FOUCART Stéphane, Quand le gaz de schiste fait trembler la terre, in Le Monde, 29/03/2013 (http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/03/29/quand-le-gaz-de-schiste-fait-trembler-la-terre_3150329_3244.html).

GALCHEN Rivka, Weather Underground. The arrival of man-made earthquakes, in The New Yorker, 13/04/2015 (http://www.newyorker.com/magazine/2015/04/13/weather-underground).

Ressources en ligne

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Site du Kansas Geological Survey: http://www.kgs.ku.edu/PRS/Seismicity/index.html

Site du Lawrence Berkeley National Laboratory sur la séismicité induite: http://esd1.lbl.gov/research/projects/induced_seismicity/primer.html#defined

Site de l’Oklahoma Geological Survey: http://www.okgeosurvey1.gov/pages/earthquakes/induced-seismicity.php

Site du Stanford Center for Induced and Triggered Seismicity, Stanford University: https://scits.stanford.edu/

Site de l’U.S. Geological Survey consacré aux séismes: http://earthquake.usgs.gov/research/induced/

Compte rendu. Chad Montrie, « To save the land and people. A history of opposition to surface coal mining in Appalachia », Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2003

L’extraction du charbon peut s’opérer de différentes manières. L’exploitation peut être souterraine (comme pour les charbonnages belges) ou à ciel ouvert. Les mines de charbon à ciel ouvert ressemblent généralement à d’immenses carrières. La couverture, le sol est enlevé et un énorme trou est creusé. Mais une autre méthode d’extraction peut être utilisée, notamment en milieu montagneux, celle du mountain top removal. Cette dernière consiste à « enlever le sommet de la montagne » au moyen d’explosifs afin d’atteindre les couches de charbon qu’elle renferme. Les engins miniers creusent alors progressivement la montagne jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de celle-ci. Une autre montagne, artificielle celle-ci, est créée à côté de la première montagne par l’empilement des matières stériles et des déchets miniers résultant de l’extraction.

Mountain top removal dans une mine de charbon des Appalaches. Source: Duke University
Mountain top removal dans une mine de charbon des Appalaches. On observe bien que la montagne est progressivement « rognée » par les engins de chantier. Source: Duke University

Le procédé du mountain top removal est appliqué dans les Appalaches depuis les années 1960-1970. Progressivement, cette chaîne montagneuse disparaît, détruite par les compagnies charbonnières. Les effets de cette méthode d’exploitation sont visibles depuis l’espace. Grâce au Google Timelapse, on peut visualiser l’impact de l’extraction du charbon dans les Appalaches depuis le milieu des années 1980 jusqu’à nos jours. Le résultat est effarant. La vidéo ci-dessous montre également les conséquences environnementales du mountain top removal (à partir de 1:43)

On l’imagine, le mountain top removal, par son impact environnemental important, est loin de laisser indifférents les habitants des régions charbonnières des Appalaches. Dès les débuts de l’exploitation à ciel ouvert intensive de la région, des mouvements d’opposition se forment et contestent la poursuite de l’extraction. C’est à l’histoire de ces mouvements que nous convie l’ouvrage de Chad Montrie, professeur d’histoire à l’Université du Massachussetts à Lowell, To Save the land and people. A history of opposition to surface coal mining in Appalachia.

La chaîne des Appalaches. Source: University of Michigan
          La chaîne des Appalaches. Source: University of Michigan

Paru en 2003 aux éditions de l’Université de Caroline du Nord, To save the land and people est la version remaniée d’une thèse d’histoire soutenue à l’Ohio State University en 2001. Structuré en 9 chapitres, l’ouvrage étudie une thématique encore peu présente dans l’historiographie minière à savoir les mouvements d’opposition et de contestations aux industries extractives.

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Montrie centre son analyse sur les mouvements formés par les agriculteurs et les populations locales depuis les débuts de l’exploitation à ciel ouvert du charbon à l’échelle industrielle dans les Appalaches dans les années 1930 jusqu’à l’apparition et au développement du mountain top removal dans les années 1970. Il s’agit donc d’une étude des mouvements environnementalistes locaux. Montrie montre que loin d’être l’apanage des « élites urbaines », la défense de l’environnement, du cadre de vie, de la beauté naturelle fait également partie des préoccupations des populations des zones rurales, des agriculteurs et des milieux ouvriers. Toutefois, les revendications émises par ces mouvements locaux insistent essentiellement sur la menace économique que représente l’exploitation du charbon à ciel ouvert pour les autres activités, notamment pour l’agriculture, et sur la sauvegarde de leurs maisons et de leur habitat.

Après un premier chapitre d’introduction présentant l’histoire sociale, économique et environnementale de cette région montagneuse, les chapitres suivants placent la focale sur le développement des mouvements d’opposition à l’exploitation à ciel ouvert du charbon depuis ses premières expressions en Ohio et en Virginie occidentale dans les années 1930 jusqu’aux mouvements environnementalistes influents qui ont tenté d’interdire l’exploitation à ciel ouvert en Pennsylvanie et au Kentucky dans les années 1960.

La contestation démarre d’abord au sein des milieux agricoles directement touchés par les dégradations commises par l’extraction du charbon à ciel ouvert au début du 20e siècle. En retirant la couverture végétale du sol ou le sol tout entier afin d’exploiter les gisements de charbon, les sociétés minières causent d’énormes dégâts environnementaux. Elles favorisent l’érosion et peuvent parfois entraîner des glissements de terrains dévastateurs, Montrie citant le cas de plusieurs maisons et villages ensevelis sous les gravats. Rapidement, des syndicats agricoles tentent de faire adopter des lois et des mesures de régulation de ce type d’activité extractive dans les différents États traversés par les Appalaches. Dans les zones plus montagneuses, ce sont toutes les couches de la population qui s’allient pour défendre leur cadre de vie contre les compagnies charbonnières. Dans les années 1950-1960, de nombreux étudiants et des environnementalistes s’impliquent dans la préservation des Appalaches faisant d’un problème local une question nationale. Toutefois, le succès n’est jamais au rendez-vous pour ces mouvements et le Surface Mining Control and Reclamation Act adopté en 1977 par l’État fédéral n’impose qu’un cadre de régulation minimum et insuffisant pour gérer les dégradations engendrées par les exploitations de charbon à ciel ouvert.

Dans son étude, Montrie aborde l’histoire des conflits environnementaux liés aux mines de charbon à ciel ouvert de façon chronologique. Il illustre avec profit cette histoire en mentionnant et en expliquant les actes de sabotage menés par les opposants, les confrontations parfois violentes survenues entre compagnies minières et populations locales et cite abondamment des témoignages des habitants des Appalaches. Il montre surtout les difficultés rencontrées par ces mouvements pour porter leurs demandes devant les institutions administratives, législatives et judiciaires face au lobby des compagnies minières puissantes aux comptes en banque bien fournis, capables de s’entourer d’une armée juristes compétents et de faire pression auprès des représentants politiques locaux, régionaux et fédéraux. Face à cette situation compliquée et à des « adversaires » aux ressources apparemment illimitées, les mouvements environnementaux s’épuisent rapidement et échouent à faire réguler l’extraction du charbon dans les Appalaches. L’échec de ces mouvements environnementaux est patent lorsque à partir des années 1970 la pratique du mountain top removal se répand dans les Appalaches sans qu’aucune régulation efficace pour contrer ou même seulement atténuer les dégradations commises par ce procédé soit adoptée par les États et au niveau fédéral.

Montrie indique également que l’argument phare employé par les compagnies minières afin de justifier leurs agissements, à savoir que la destruction du paysage et de la nature sont le prix à payer (fair price) pour créer de l’emploi et permettre le développement de l’économie locale ne tient plus la route depuis les années 1950. Depuis cette décennie et jusqu’à nos jours, l’extraction du charbon se mécanisent et s’automatisent de plus en plus et nécessitent de moins en moins de main d’oeuvre. L’argument selon lequel les sociétés charbonnières sont des pourvoyeuses d’emploi ne tient plus la route. Pire, en dégradant irrémédiablement les terres, elles compromettent l’avenir économique, social et environnemental des Appalaches. C’est là une des grandes forces et l’un des grands enseignements de l’ouvrage de Montrie.

En définitive, cet ouvrage est très important pour l’historiographie environnementale minière et devrait figurer dans toute bibliothèque de chercheur intéressé par cette thématique. De plus, l’ouvrage offre des clés de lecture pour comprendre les enjeux actuels liés aux industries extractives. L’échec (ou bien l’échec à venir) des mouvements de contestation contemporains comme ceux du Dakota Access Pipeline ou du Keystone XL ne sont pas inédits. Des expériences d’opposition à la marche en avant des industries extractives ont eu lieu dans le passé, ici dans les Appalaches, mais également ailleurs, notamment dans les bassins houillers de Belgique et du nord de la France. To save the land and people nous rappelle que, loin d’être les premiers à nous rendre compte des impacts environnementaux causés par les entreprises minières et à nous mobiliser pour tenter de les réguler et de les contrer et surtout bien loin de n’être que l’apanage des « élites » et des « bobos écolo-gauchistes » comme certains voudraient nous le faire croire, d’autres avant nous, de tous milieux sociaux et économiques, se sont émus de voir leur cadre de vie dénaturé et ont essayé de préserver leur environnement. Un ouvrage à lire et/ou à découvrir.

MONTRIE ChadTo save the land and people. A history of opposition to surface coal mining in Appalachia, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2003 (ISBN 0-8078-5435-2).

En toute digression #1. Exploiter les ressources minières sous-marines ?

Cher(e) lecteur/lectrice,

Pour débuter la série des « En toute digression », des petits billets « allégés », j’ai choisi de te parler d’un sujet qui me tient à coeur, celui de l’exploitation des ressources minières sous-marines. Je vois déjà les larmes de reconnaissance qui coulent de tes yeux gonflés d’émotion. Je t’en prie ne me remercie pas pour ce shoot émotionnel. C’est bien la moindre des choses que je puisse faire pour égayer ton quotidien. Mais trêve d’effusion. Cessons de digresser et entrons dans le vif du sujet de ce premier billet d’ « En toute digression ». En route vers les grands fonds marins!

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Exploitation minière des fonds marins ? De quoi parle-t-on ?

Définition et ressources exploitables

L’exploitation minière des fonds marins ou Deep Sea Mining (DSM) désigne les procédés d’extraction des ressources minérales situées à plus de 200-300 mètres de profondeur en milieu océanique.

L’intérêt pour la France (surtout pour ses activités extractives) s’avère important car elle possède le deuxième territoire maritime au niveau mondial.

3 types de ressources minières sous-marines intéressent actuellement les gouvernements et les industries:

1. Les nodules polymétalliques

Les nodules polymétalliques sont des formations rocheuses de taille variable (entre 5 cm à 20 cm), présentant une forme globalement sphérique et situées généralement dans les plaines abyssales entre 3000 et 6000 mètres de profondeur.

Nodule polymétallique (Portugal)
    Nodule polymétallique (Portugal) Source: Wikimedia Commons

Ces nodules se forment très lentement. Leur croissance est estimée entre 1 et 10 millimètres par million d’année. Ils se créent par précipitation des éléments métalliques de l’eau circulant au fond des océans ou dans les hautes couches sédimentaires autour d’une roche ou d’un coquillage.

Leur composition varie en fonction de l’endroit où ils se sont formés mais ils sont généralement composés de manganèse, de silicium, de fer, de cobalt et de nickel. On peut également y trouver parfois des quantités infimes de terres rares (lithium, thallium, molybdène, tellure, etc.).

2. Les sulfures hydrothermaux

Les sulfures hydrothermaux (ou « fumeurs noirs ») sont situés à proximité des sources hydrothermales le long des dorsales océaniques entre 1500 et 5000 mètres de profondeur. Dans ces régions, l’eau pénétrant dans les couches superficielles de sédiments est chauffée à haute température (jusqu’à 400° C). Les éléments métalliques présents dans ces sédiments s’y dissolvent. L’eau chaude remonte ensuite rapidement vers le plancher océanique où l’eau est à environ 2° C. Au contact de l’eau froide, les éléments métalliques se précipitent pour former des accrétions minérales ayant la forme de cheminée.

Fumeur noir dans le bassin de Lau, îles Tonga. Source: Ifremer
     Fumeur noir dans le bassin de Lau, îles Tonga. Source: Ifremer

Au fil du temps, la zone d’accrétion peut couvrir plusieurs centaines de mètres de diamètre et contenir entre 5 à 17 millions de tonnes de roche minérale. Chaque zone d’accrétion est généralement éloignée des autres de plusieurs dizaines de kilomètres. Le nombre de zones exploitables dans le monde est estimé à 250.

La composition en métaux de ces roches est très variable selon les sites, et dans un même site, entre la cheminée et les roches qui l’environnent. Ces dépôts contiennent de grandes quantités de fer (20-40 % du total), de cuivre (10-20 %) et de zinc (10-20 %), ainsi que des quantités plus minimes d’argent, d’or, de cobalt, de plomb, de baryum, de cadmium, d’antimoine, de mercure, de terres rares, etc.

3. Les encroûtements cobaltifères

Les encroûtement cobaltifères se trouvent sur les monts sous-marins à une profondeur située entre 400 et 4000 mètres. Ce sont des « croûtes » dont l’épaisseur est très variable et contenant des éléments métalliques très variés: oxyde de fer et de manganèse, cobalt, platine, tellure mais aussi titane, vanadium, cérium, zirconium et phosphore.

Encroûtement cobaltifère près de Niau, archipel des Tuamotu. Source: Ifremer
Encroûtement cobaltifère près de Niau, archipel des Tuamotu. Source: Ifremer

Ils couvrent des surfaces de plusieurs km2 sur des reliefs sous-marins et des volcans immergés pour une surface estimée à 6,35 millions de km2, soit 1,7 % de la surface des océans. Leur extraction, très complexe, limite leur intérêt économique pour le moment.

D’autres ressources sont également prises en considération, notamment les phosphates marins qui peuvent servir d’engrais et les hydrates de méthane comme ressource énergétique.

Cadre réglementaire et législatif

Depuis le 17e siècle jusqu’au milieu des années 1950, les océans sont régis par le principe de la liberté des mers. Ce dernier limite les droits et la juridiction d’un État sur les océans à une étroite bande côtière le long de son littoral. Toutefois, à partir des années 1950, les océans sont exploités intensivement à une échelle inédite. Le pétrole « offshore » mais également les diamants (en Namibie par exemple), les granulats marins, l’étain (en Indonésie et en Thaïlande) sont extraits dans les eaux côtières (shallow waters), la pêche en eaux profondes, etc., se développent à des niveaux faisant craindre un épuisement rapide et irréversible des environnements marins. Les expéditions scientifiques mettent en lumière l’intérêt des nodules polymétalliques pour remplacer les gisements terrestres dont la qualité et la quantité tendent à se dégrader et les prix des métaux à s’envoler dans les années 1960 [BARDI, 2015].

L’Organisation des Nations Unies s’inquiète de ce problème et tient entre 1958 et 1973 trois conférences qui aboutissent à quatre conventions constituant le droit de la mer. En 1970, l’Assemblée des Nations Unies déclare les fonds marins et leur sous-sol, situés au-delà des juridictions nationales (hors des zones économiques exclusives ou ZEE), patrimoine commun de l’humanité et les place sous la gestion de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM basée en Jamaïque) en 1973. L’AIFM ne dispose de pouvoirs réels que depuis 1994 à la suite de l’entrée en vigueur de la Convention des Nations Unies sur le droit des mers (UNCLOS), ratifiée par 166 pays. C’est désormais l’AIFM qui octroie les permis d’exploration et d’exploitation des grands fonds marins. Toutefois, un véritable code minier des fonds marins n’existe pas encore et l’extraction du sous-sol marin en est encore à ses balbutiements.

Exploiter le sous-sol marin ? Un rêve ancien

Crainte de la pénurie et recherche de nouveaux gisements

La pénurie de combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz) et de métaux hante les esprits d’experts et de gouvernants depuis le 19e siècle. William Stanley Jevons et d’autres économistes politiques expriment leurs craintes de voir la société industrielle décliner par manque de ressources minérales et de charbon dans leurs travaux. Dans The Coal Question paru en 1865, Jevons résume le choix auquel la société britannique est confrontée à la suite de la diminution continue et exponentielle de ses ressources en charbon à deux options: soit une longue médiocrité marquée par le rationnement énergétique, soit une éphémère grandeur sous le sceau de l’abondance en charbon. C’est ce dernier choix que promeut l’économiste britannique. Ce bref rayonnement est censé permettre au pays d’atteindre un degré de développement et de bien-être suffisant pour pouvoir perdurer lorsque les ressources charbonnières viendront à manquer [BONNEUIL et FRESSOZ, 2013].

Alimenter en combustibles fossiles et en métaux et minéraux le système industriel et capitaliste des sociétés occidentales et « occidentalisées » devient une obsession pour les États. La découverte et la mise en exploitation de nouveaux gisements devient une priorité pour nombre de gouvernements comme en témoignent les nombreuses missions géologiques chargées de repérer les futurs chantiers d’extraction dans les territoires extra-européens menées à partir des années 1870 et durant une large partie du 20e siècle.

La période 1870-1914 se caractérise comme « l’ère de l’anxiété », pour reprendre le terme employé par l’historienne Rosalind Williams [WILLIAMS, 2014]. C’est durant cette période que l’idée d’exploiter les ressources minières des fonds marins se développe. La situation actuelle résulte en large partie du climat d’anxiété et de peur de la pénurie engendrés par la dépendance aux ressources minérales de nos sociétés.

Exploiter les ressources minières côtières et océaniques

L’extraction des matières minérales sous l’eau existe depuis longtemps. C’est le cas par exemple des mines de charbon de Whitehaven situées le long des côtes britanniques. Jars décrit ces mines dans ses Voyages métallurgiques publiés en 1774. À certains endroits, les galeries des mines de charbon de Whitehaven se prolongent jusqu’à 1500 mètres des côtes, en-dessous de la mer. Jars en dit ceci:

« Une partie des ouvrages, où l’on travaille chaque jour, se trouve, pendant près d’un quart de lieue, entièrement sous la mer; mais il n’y aucun danger, puisqu’on estime que les rochers qui sont entre l’eau et l’endroit où l’on travaille, ont plus de cent toises d’épaisseur » [JARS, 1774, p. 240].

Exploiter les ressources minières côtières est une réalité ancienne. Par exemple, les exploitations pétrolières « offshore » sont expérimentées en Californie dès les années 1890, les diamants des côtes namibiennes sont exploités à parfois plus de 100 mètres de profondeur par la société de Beers depuis les années 1960.

L’extraction des éléments métalliques présents dans les eaux océaniques est également un projet ancien. Déjà en 1872, des métallurgistes imaginent filtrer l’eau de mer pour en extraire l’or [LECAIN, 2009]. Dans les années 1920, le chimiste allemand Fritz Haber tente l’expérience mais celle-ci ne donne pas de suite [BARDI, 2015].

Exploiter les gisements à 20000 lieues sous les mers

L’exploitation des ressources minières sous-marines est également une composante de l’imaginaire collectif des sociétés industrielles occidentalisées. La thématique est présente notamment dans la littérature de science-fiction. Jules Verne imagine des « houillères sous-marines » situées dans un volcan immergé dont le charbon extrait par des mineurs équipés de scaphandres sert à alimenter le Nautilus du capitaine Nemo en électricité [VERNE, 1870].

Le Nautilus fait surface au coeur de la montagne immergée. Source: Wikisource

Arrivé au coeur du volcan, le capitaine tient ces propos au professeur Aronnax:

Aronnax: Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours. Vous êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n’en peut visiter les eaux. Mais, à quoi bon ce refuge ? Le Nautilus n’a pas besoin de port.

Nemo: Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d’électricité pour se mouvoir, d’éléments pour produire son électricité, de sodium pour alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps géologiques ; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles sont pour moi une mine inépuisable.

A: Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs ?

N: Précisément. Ces mines s’étendent sous les flots comme les houillères de Newcastle. C’est ici que, revêtus du scaphandre, le pic et la pioche à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n’ai pas même demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce combustible pour la fabrication du sodium, la fumée qui s’échappe par le cratère de cette montagne lui donne encore l’apparence d’un volcan en activité [VERNE, 1870, partie 2, ch. X].

La volonté d’exploiter le fond des océans se développe comme on le voit dès le 19e siècle. Elle constitue le socle sur lequel les projets actuels s’articulent.

L’exploitation des fonds marins, un projet d’actualité

Des projets actuels ? Le cas de Nautilus Minerals

La demande sans cesse croissante en minéraux, la dégradation en qualité et en quantité des gisements terrestres ainsi que les pressions exercées par les compagnies minières auprès des gouvernements incitent de plus en plus ces derniers à chercher de nouveaux gisements exploitables. Les demandes de permis de recherche exploratoire visant les ressources minérales en milieu marin profond sont en pleine expansion depuis les années 2000.

Bien que l’exploitation minière sous-marine demeure encore théorique, une compagnie minière canadienne, Nautilus Minerals, se déclare prête à exploiter un gisement sous-marin au large des côtes de la Papouasie-Nouvelle Guinée dès 2018 (projet Solwara I).

Logo de Nautilus Minerals
 Logo de Nautilus Minerals

Nautilus Minerals Inc. se présente comme la première compagnie minière à être capable d’exploiter les ressources minérales des fonds océaniques. Basée au Canada, elle étudie la faisabilité de projets extractifs dans l’Océan Pacifique depuis les années 1990, notamment au large de la Papouasie-Nouvelle Guinée, des Îles Salomon et des Îles Tonga. Elle entend exploiter les différents métaux présents dans les planchers océaniques et principalement le cuivre, l’or, l’argent et le zinc. Elle obtient son premier permis d’exploration de la part du gouvernement de Papouasie-Nouvelle Guinée en 1997.

Nautilus Minerals est largement financée par des majors des industries extractives mondiales: Barrick Gold Corporation, Anglo-American, Teck Cominco et Epion Holdings.

Son projet phare est Solwara I. Situé dans la mer de Bismarck, à 30 kilomètres des côtes de la province de Nouvelle Irlande, Solwara I est présenté par la société comme le premier projet d’exploitation des fonds marins à être mis en activité. Nautilus Minerals a obtenu le permis d’exploitation minière en 2011 de la part du gouvernement de Papouasie-Nouvelle Guinée et espère commencer l’extraction dès 2017-2018 pour une durée de 20 ans.

Localisation du projet Solwara I. Source: Nautilus Minerals
Localisation du projet Solwara I. Source: Nautilus Minerals

Nautilus mènera ses opérations extractives à une profondeur d’environ 1600 mètres afin d’extraire des sulfures hydrothermaux des quantités suffisantes de cuivre, d’or, d’argent et de zinc pour assurer la rentabilité de l’opération. Si celle-ci s’avère fructueuse, la compagnie entamera la mise en exploitation de ses autres concessions dans la mer de Bismarck. Ces dernières couvrent, pour l’instant, une superficie équivalente à 107917 km2. À terme, si l’expérience se révèle rentable, une large partie des fonds marins pourrait faire l’objet de permis d’exploitation (l’AIFM a déjà octroyé des permis exploratoires dans les fonds océaniques de sa juridiction).

Nautilus base largement ses méthodes d’extraction sur celles employées dans les mines terrestres. Ses engins et machines sont adaptées pour le travail sous-marin. Elles pèsent environ 300 tonnes chacune et font environ la taille de trois bulldozers individuellement. Elles seront reliées par un système de câble à un navire de traitement des minerais, avec tous les risques de fuites et de rupture qu’un tel procédé implique. De plus, le « raclage » des fonds marins engendrera un dégagement (un « panache ») de sédiments et de roches relativement important pouvant se répandre sur plusieurs dizaines de kilomètres autour des chantiers d’extraction.

Trois machines d'extraction de Nautilus Minerals... ça me fait penser à Transformers. Source: http://www.nautilusminerals.com/IRM/content/default.aspx
               Trois machines d’extraction de Nautilus Minerals… ça me fait penser à Transformers. Source: Nautilus Minerals

Des risques environnementaux importants

En effet, le problème principal auquel ces types de projet sont confronté, ce sont les risques environnementaux qu’ils impliquent. Or, les fonds marins constituent le plus vaste écosystème de la planète mais également celui qui est le moins connu. Seulement 5 % des fonds marins ont été explorés et cartographiés. Ces zones encore largement méconnues présentent une grande richesse en biodiversité. De plus, ces écosystèmes se sont développés de manière relativement isolées dans un milieu soumis à une forte pression permanente et où l’absence de lumière prédomine. La faune et la flore des fonds marins se reproduisent et croissent lentement. Dans un article paru en 2014 dans le Journal du CNRS, un expert signale que les écosystèmes profonds sont des écosystèmes à « métabolisme lent ». Les animaux qui les habitent sont souvent pluri-centenaires, leurs temps de réaction, et donc de résilience éventuelle, sont extrêmement longs. Par ailleurs, la stabilité des plaines abyssales fait que les organismes qui les peuplent sont très fragiles à des perturbations auxquelles ils ne sont pas préparés. Ces milieux présentent donc une faible capacité de résilience à toute perturbation environnementale.

La dernière version de l’évaluation des impacts environnementaux du projet Solwara I, Nautilus Minerals se veut rassurante quant aux conséquences de ses activités extractives sur les écosystèmes des fonds marins. Il en va de même dans les rapports officiels comme celui du CNRS et de l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) où, bien que les impacts environnementaux soient bien présents, le ton se révèle très optimiste, notamment dans l’évaluation des retombées économiques des projets miniers sous-marins.

Toutefois, les rapports des ONG et des instituts de recherche universitaires s’avèrent très alarmants. L’ONG Deep Sea Mining Campaign considère le projet Solwara I comme potentiellement catastrophique pour les écosystèmes des fonds marins et par extension, pour les sociétés côtières qui se verraient privées des services écosystémiques rendus par les milieux marins. Le Marine Science Institute de l’Université de Californie à Santa Barbara estime que l’exploitation minière des fonds marins entraînerait des pertes définitives d’écosystèmes uniques et riches.

Les impacts environnementaux prévus et « acceptables » pour les promoteurs des projets miniers sont:

  • Destruction de l’habitat d’espèces endémiques
  • Soulèvement et dispersion de sédiments (lors du ramassage des nodules polymétalliques, des sédiments seront soulevés et emportés par les courants. Ils se déposeront plus loin et menaceront de recouvrir et d’asphyxier les espèces vivant sur les fonds marins tels les concombres de mer et les anémones).
  • Pollution lumineuse et sonore (le bruit et la lumière des machines et des bateaux perturberont des écosystèmes habitués à l’obscurité permanente).
  • Pollution à la suite de fuite de pétrole et/ou de déchets miniers depuis les bateaux et durant le processus de transport depuis les fonds marins jusqu’à la surface
  • Événements sismiques ou tempêtes sous-marines causées par les activités minières
  • Dissémination de métaux lourds
  • etc.
La pieuvre Dumbo, un des habitants des fonds marins. Source: NOAA OKEANOS EXPLORER Program, Gulf of Mexico 2014 Expedition
La pieuvre Dumbo, un des habitants des fonds marins. Source: NOAA OKEANOS EXPLORER Program, Gulf of Mexico 2014 Expedition

La catastrophe écologique et sociale qui a suivi l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon dans le Golfe du Mexique en 2010 et le déversement de millions de litres de pétrole dans l’eau n’incite pas véritablement à l’optimisme et à la confiance quant à l’innocuité du projet Solwara I. La solution la plus raisonnable, selon moi, serait d’établir un moratoire global interdisant toute exploitation des ressources minières des fonds marins en attendant que les connaissances scientifiques et les études d’impact environnementaux soient plus développées.

All the world’s a mine ? Exploitation des ressources minières marines et extractivisme

Mais la volonté affichée d’exploiter les ressources minières des fonds marins, est selon moi bien plus inquiétante et témoigne de l’absence de limite du système extractiviste. Le développement sans cesse croissant des techniques d’extraction a fait du secteur minier une « entreprise de destruction massive » pour reprendre le terme employé par l’historien Timothy LeCain [LECAIN, 2009]. Le fait que gouvernements et compagnies minières envisagent sérieusement l’exploitation des fonds marins malgré les impacts environnementaux importants que cette entreprise engendrerait montre que le monde naturel n’est désormais réellement perçu qu’en tant que commodité économique abstraite, que stock de ressources attendant d’être exploité et transformé pour être finalement mis sur le marché. Exploiter des gisements aux teneurs infimes en métaux s’avère désormais rentable, mais cette rentabilité ne tient pas compte des dommages causés à l’environnement. En se basant sur les exemples actuels ainsi que sur les expériences du passé d’entreprises extractivistes, notamment celle des charbonnages belges et du nord de la France, la rentabilité des exploitations minières n’est assurée qu’à condition que les législations environnementales, les mécanismes de régulation ainsi que les principes d’indemnisation ne soient pas appliqués « sérieusement » et systématiquement. Cette idée d’une nature-stock de ressources, poussée jusqu’à l’extrême, tend à signifier que n’importe quelle partie de la planète n’est qu’une commodité en attente d’être exploitée par les entreprises extractives. Nous sommes entrés dans l’ère de la destruction de masse, de l’extractivisme exacerbé depuis le 20e siècle et l’exploitation minière des fonds marins n’en est qu’un des derniers avatars au 21e siècle [BONNEUIL et FRESSOZ, 2013].

À terme, si la société civile n’y prend pas garde c’est l’entièreté de la planète qui est susceptible d’être mise en exploitation par les industries extractives. Le risque est grand de voir la prophétie   que l’ingénieur Starr professe au jeune Harry Ford dans les Indes noires de Jules Verne se réaliser; celle d’un monde miné entièrement par les Hommes:

En vérité, s’écria le jeune homme, il est à regretter que tout le globe terrestre n’ait pas été uniquement composé de charbon ! Il y en aurait eu pour quelques millions d’années !

– Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant que la nature s’est montrée prévoyante en formant notre sphéroïde plus principalement de grès, de calcaire, de granit, que le feu ne peut consumer !

– Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains auraient fini par brûler leur globe ?…

– Oui ! Tout entier, mon garçon, répondit l’ingénieur. La terre aurait passé jusqu’au dernier morceau dans les fourneaux des locomotives, des locomobiles, des steamers, des usines à gaz, et, certainement, c’est ainsi que notre monde eût fini un beau jour ! [VERNE, 1877].

Pour en savoir plus:

http://www.nautilusminerals.com/irm/content/default.aspx

http://deepseaminingwatch.msi.ucsb.edu/#!/home?layers[]=vessel-tracks&layers[]=isa-areas&layers[]=labels&view=-14.7749|-159.9609|2||1806|901

http://www.eu-midas.net/

http://www.deepseaminingoutofourdepth.org/

Bibliographie indicative

BARDI U., Le grand pillage. Comment nous épuisons les ressources de la planète, Paris, Institut Veblen/Les petits matins, 2015.

BONNEUIL C. et FRESSOZ J.-B., L’événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Le Seuil, 2013.

JARS, Voyages métallurgiques, Lyon, 1774.

LECAIN T., Mass destruction. The men and giant mines that wired America and scarred the planet, New Brunswick, Rutgers University Press, 2009.

VERNE J., Vingt mille lieues sous les mers, Paris, 1869-1870.

VERNE J., Les Indes noires, Paris, 1877.

WILLIAMS R., The triumph of Human empire. Verne, Morris, and Stevenson at the end of the world, Chicago, The University of Chicago Press, 2014.

Et un petit indice pour le prochain En toute digression!

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Exploitation minière et sismicité induite? Un éclairage historique sur une controverse d’actualité: l’exemple du Nord-Pas-de-Calais et de la Belgique, années 1880-années 1980 (1/3)

AVERTISSEMENT

Cher(e) lecteur/lectrice,

Tu as trouvé mon blog et tu le consultes, je t’en remercie vivement. Mais trêve d’effusion. Il y a des choses graves dont tu dois être conscient(e) avant d’entamer la lecture de ce billet. Sache-le, je ne suis pas en charge de toi et de ta gestion du temps car ce billet risque d’être chronophage. A toi d’assumer tes responsabilités. Voilà qui est dit.

Pour mon premier billet en lien avec mes recherches, je me suis dit, « pourquoi pas un éclairage historique sur les liens entre séismicité induite et exploitation houillère ? » Après tout, le sujet est d’actualité et est principalement abordé dans le cadre des opérations de fracturation du sous-sol afin d’exploiter le gaz et le pétrole de roche-mère ainsi que l’énergie géothermique. Donc prépare-toi, cela risque d’être long et technique.

Si tu es toujours là et que tu souhaites poursuivre la lecture de ce billet, je t’en remercie chaleureusement. Mais trêve d’effusion. Passons aux choses sérieuses. Je t’invite à prendre un bon café bien chaud, à t’installer confortablement et je te souhaite une agréable et enrichissante lecture.

Coffee Time

Introduction

L’Homme peut-il créer des tremblements de terre ? Cette question peut sembler anecdotique, obscure et surtout très technique (que peut bien dire un historien sur un tel sujet ?), elle est pourtant d’une actualité « brûlante ». Les séismes causés par les activités humaines surviennent de plus en plus fréquemment, que ce soit dans certains États des États-Unis d’Amérique où le pétrole et le gaz de roche-mère (communément nommés en France « pétrole et gaz de schiste ») sont exploités comme dans l’Oklahoma et le Kansas, dans les mines de charbon et les sites d’exploitation de gaz de charbon en Grande-Bretagne [WILSON et al., 2015] et en Australie [KLOSE, 2014], dans les sites d’exploitation d’énergie géothermique en Suisse et ailleurs, aux alentours des barrages hydrauliques en Chine [LI et al., 2007] ou encore dans les mines d’or à grande profondeur du Witwatersrand en Afrique du Sud [COOK, 1976]. Les exemples, récents ou anciens, ne manquent pas et le phénomène gagne en importance au point de constituer un enjeu social, environnemental, juridique et économique crucial auquel le « public » est de plus en plus sensibilisé depuis les années 2000.

Quakenado: jeu de mot combinant "Quake" et "Tornado" et illustrant la vague de séismes touchant l'Oklahoma qui est également connu pour être touché par des tornades
Quakenado: jeu de mot combinant « Quake » et « Tornado » et illustrant la vague de séismes touchant l’Oklahoma qui est également connu pour être touché par des tornades.

a) Un enjeu de société ? La sismicité induite et ses implications

Pour faire face au changement climatique et à l’augmentation des besoins en énergie, plusieurs dispositifs techniques de stockage géologique du CO2, d’exploitation de l’énergie géothermique à grande profondeur (Enhanced Geothermal Systems ou EGS), de construction de barrages hydroélectriques, sont à l’étude dans le monde. En France et en Belgique, les gouvernements réfléchissent de plus en plus à autoriser l’exploitation à grande échelle du gaz de charbon (ou gaz de couche). Tous ces projets ont pour conséquence de modifier l' »équilibre » préexistant du sous-sol (qui peut déjà être fragilisé par des exploitations minières anciennes), ce qui, à plus ou moins long terme, peut entraîner le déclenchement de séismes ou en augmenter le ressenti et les effets à la surface. Les puits d’extraction du pétrole à grande profondeur (EOR pour Enhanced Oil Recovery) par l’injection de fluides sous haute pression dans le sous-sol et le stockage souterrain de vastes quantités d’eau salée extraite en même temps que le pétrole (Waste Water Disposal), qui sont déjà en activité et qui seraient un des moteurs du « miracle » économique américain actuel, sont la source de vagues de séismes dans les États du Midwest [DAVIES et al., 2013] (pour en savoir plus je vous invite à regarder cette petite vidéo explication des U.S. National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine ici et ce webinar de l’American Geosciences Institute ici).

Ces séismes induits par les activités humaines suscitent de nombreuses interrogations, particulièrement sur la place de l’Homme sur Terre en tant qu’agent géologique aussi « puissant » que les agents naturels tels les volcans ou les tsunami. Par ses activités, l’être humain peut provoquer des inondations, modifier l’atmosphère, creuser d’immenses trous, les mines à ciel ouvert parfois visibles depuis l’espace, créer des montagnes (pex. les terrils) et des lacs (pour les barrages pex.), détourner des rivières, etc. Le constat que l’Homme a la possibilité de modifier profondément l’environnement terrestre au point de créer des séismes amène de nombreux chercheurs à questionner les relations qu’entretient l’Homme avec la Nature. Cette « réflexivité » environnementale n’est pas nouvelle. Déjà en 1922, le géologue britannique Robert Lionel Sherlock s’interroge sur les conséquences environnementales des activités humaines dans son ouvrage au titre évocateur Man as a geological agent. An account of his action on inanimate nature. Depuis le début des années 2000, certains scientifiques, dont des historiens comme Jean-Baptiste Fressoz et Christophe Bonneuil, voient dans cette capacité de l’être humain d’agir « profondément » sur l’environnement terrestre la condition de l’émergence d’une nouvelle ère géologique, l’âge des Hommes, l’ère de l’Anthropocène (lire ce billet sur l’histoire du concept ici). La sismicité induite s’insère dans ce contexte et interpelle les chercheurs en sciences humaines et sociales, notamment les historiens environnementalistes. Ce que l’on nomme « l’aléa sismique anthropogénique » semble devenir un enjeu de société important auquel les historiens portent leur attention.

L’aléa sismique « anthropogénique » rend les types de projets techniques décrits ci-dessus plus difficiles à mettre en place voire peut les remettre en cause et aboutir à leur abandon pur et simple. Le développement des connaissances scientifiques sur la séismicité induite coïncide avec l’augmentation en nombre et en ampleur de ces projets. Il s’agit principalement de déterminer avec (plus ou moins de) précision si oui ou non ces activités peuvent causer des séismes et si oui, dans quelle mesure leurs promoteurs peuvent être tenus pour responsables de ces séismes induits et des éventuels dommages causés à la surface [CYPSER et DAVIS, 1998]. Cette question peut être très importante pour certains secteurs économiques, notamment pour le secteur des assurances (Aon a organisé une séance sur la sismicité induite en 2015).

Il s’avère que pour les assureurs, la sismicité induite est un hot topic lorsque le phénomène touche des régions qui n’étaient pas connues pour être des zones d’activité sismique relativement « intenses » avant qu’une industrie extractive ou qu’un barrage ne s’y établissent et changent la situation comme dans l’Oklahoma. Un des objectifs des études scientifiques consiste à permettre la « socialisation » du risque sismique « anthropogénique » ou en d’autres mots, à le rendre « acceptable » par les riverains pouvant être touchés par ces tremblements de terre en leur assurant, entre autres, d’être dédommagés en cas de dégradations de leurs propriétés mobilières et immobilières ou de dommages aux individus (blessures, séquelles psychologiques, décès, etc.) par le biais d’assurances spécifiques. Comme on peut le constater à partir de cet exemple issu du monde de l’assurance, l’étude de la sismicité induite sort du cadre du débat purement scientifique car le phénomène implique également des considérations économiques, écologiques, sociales et juridiques.

b) La sismicité induite dans le Nord de la France et en Belgique ? Sources et questionnements

M’intéressant à l’histoire environnementale des mines de charbon, j’en suis venu à me demander si l’extraction du charbon dans le Nord de la France et en Belgique (qui sont mes deux terrains de recherche) a eu également un impact sur l’activité sismique de ces régions. Est-ce que l’activité sismique de ces régions change entre la phase d’exploitation intensive du charbon, le passage à l’échelle industrielle qui survient à partir de 1850-1860 et la période antérieure ? Est-ce que des séismes ont  lieu dans ces zones géographiques durant la période d’exploitation du charbon ? Si oui, est-ce que l’activité minière a une influence sur le déclenchement et/ou le ressenti de ces secousses et comment les gouvernements, les scientifiques (géologues et ingénieurs des mines principalement), les riverains perçoivent ces tremblements de terre ? Est-ce que des réponses sont apportées ou des mesures adoptées pour gérer cette problématique ou bien y-a-t-il une absence de prise en considération du phénomène ? Ces questions sont d’autant plus intéressantes qu’il n’y a quasiment aucune mention de ces séismes dans l’historiographie minière.

Après une recherche dans les bases de données sur la sismicité historique de l’Observatoire royale de Belgique, de SISFrance et de l’European Archive of Historical EArthquake Data, j’ai constaté que plusieurs séismes, certains atteignant une magnitude supérieure à 4 sur l’échelle de magnitude de moment, secouent ces deux régions entre 1887 et 1983 (voir tableau 1). Des séismes relativement importants touchent deux régions minières où l’exploitation du charbon bat son plein et qui avant 1850, n’ont connu aucune activité sismique notable et/ou fréquente. Cette chronologie « sismique » correspond en effet à la période d’exploitation intensive du charbon. Elle se poursuit jusqu’à la fermeture quasi-définitive des charbonnages en Belgique et dans le Nord de la France [DESCAMPS, 2009]. S’il ne faut évidemment pas y voir d’office une relation de cause à effet, on ne peut pas négliger cette « coïncidence » chronologique.

BOULVAIN Frédéric et PINGOT Jean-Louis, "Genèse du sous-sol de la Wallonie", Bruxelles, 2015, p. 97.
Graphique n° 1: Production de charbon en Wallonie de 1831 à 1984 (en millions de tonnes), in BOULVAIN Frédéric et PINGOT Jean-Louis, « Genèse du sous-sol de la Wallonie », Bruxelles, 2015 (Académie royale de Belgique. Mémoire de la Classe des Sciences. Collection in-8°, IVe série, t. 5, n° 2103), p. 97.

Le graphique suivant montre mieux la répartition de la production de charbon en Belgique entre les différents bassins miniers du pays:

Production charbonnière des bassins de Liège, de Hainaut et de Campine de 1830 à 1985, in LEBOUTTE René, "Vie et mort des bassins industriels en Europe, 1750-2000", Paris, 1997 (L'Harmattan), p. 184.
Graphique n° 2: Production charbonnière des bassins de Liège, de Hainaut et de Campine de 1830 à 1985, in LEBOUTTE René, « Vie et mort des bassins industriels en Europe, 1750-2000″, Paris, 1997 (L’Harmattan), p. 184.

et pour le Nord-Pas de Calais:

Production de charbon dans le Nord-Pas de Calais de 1800 à 1989, in LEBOUTTE René, Vie et mort des bassins industriels en Europe, 1750-2000, Paris, 1997 (L'Harmattan), p. 174.
Graphique n° 3: Production de charbon dans le Nord-Pas de Calais de 1800 à 1989 (en millions de tonnes), in LEBOUTTE René, « Vie et mort des bassins industriels en Europe, 1750-2000″, Paris, 1997 (L’Harmattan), p. 174.

Le tableau suivant présente tous les séismes connus d’une magnitude locale égale ou supérieure à 3 Mw (Moment Magnitude) survenus dans les bassins miniers du Hainaut en Belgique et du Nord-Pas de Calais en France. C’est à partir de ce degré de magnitude qu’un séisme est perceptible en surface. S’y ajoute le séisme de Liège du 8 novembre 1983 qui vient clôturer la période chronologique envisagée. Les coups de toit miniers et les effondrements miniers ayant pu se manifester par une oscillation à la surface ne sont généralement pas pris en compte par les sismologues. Ne figurant pas dans les catalogues historiques, ils ne sont pas repris ici. De plus, tous les séismes indiqués dans ce tableau ne sont pas à considérer comme étant des séismes induits. Ils peuvent avoir des causes tout à fait naturelles.

Tableau 1: Liste des séismes d’une magnitude supérieure à 3.0 survenus dans les régions minières du Hainaut et du Nord-Pas de Calais de 1887 à 1983 (excepté le séisme de Liège du 8 novembre 1983)

Date Localisation Moment Magnitude
20/09/1887 Havré 4.46
29/10/1887 Havré 3.80
09/12/1892 Douaisis 3.62
02/09/1896 Vallée de la Scarpe 4.81
29/03/1911 Ransart 3.6
12/04/1911 Mons ? entre 3.0 et 4.0
01/06/1911 Ransart 4.2
03/06/1911 Ransart 4.1
17/01/1920 Boussu-Hornu 3.7
29/03/1944 Borinage 3.0
09/03/1946 Havré 3.6
25/12/1948 Havré 3.6
03/04/1949 Havré 3.9
03/04/1949 Havré 4.6
03/04/1949 Havré 3.0
14/04/1949 Havré 3.8
25/05/1949 Havré 3.4
15/12/1965 Strépy-Bracquegnies 4.4
15/12/1965 Strépy-Bracquegnies 3.4
16/12/1966 Chapelle-lez-Herlaimont 3.8
16/12/1966 Chapelle-lez-Herlaimont 4.4
11/03/1966 Gosselies 3.2
20/03/1966 Gosselies 3.8
28/03/1967 Carnières 4.5
04/04/1967 Carnières 3.3
12/08/1968 Région du Centre 3.7
13/08/1968 Région du Centre 3.6
13/08/1968 Région du Centre 4.1
23/09/1968 Région du Centre 3.0
03/11/1970 Marchienne-au-Pont 3.9
03/11/1970 Marchienne-au-Pont 3.0
20/12/1970 La Louvière 3.5
14/09/1982 La Louvière 3.4
04/07/1983 Charleroi 3.2
09/07/1983 Charleroi 3.3
08/11/1983 Liège 5.0
Sources: Catalogue historique de la séismicité en Belgique et Catalogue des séismes instrumentaux depuis 1900 de la section de séismologie de l’Observatoire royal de Belgique ; Catalogue historique des séismes ressentis dans le département du Nord, SISFrance, Sismicité historique de la France métropole ; Base de données AHEAD, European Archive of Historical EArthquake Data ; CORNET, 1911-1912 ; DESCAMPS, 2009 ; DOUXAMI, 1912 ; FOURMARIER et CHARLIER, 1950. (Données exprimées en échelle de magnitude de moment).

35 séismes touchent les régions minières du Nord de la France et du Hainaut entre 1887 et 1983. La plupart étant d’une magnitude inférieure à 4 Mw. S’y ajoute le séisme de Liège du 8 novembre 1983 qui atteint une magnitude de 5 Mw, a causé le décès de deux personnes, en a blessé plusieurs centaines et engendré des dégâts à la surface pour une valeur estimée entre 2 à 3 milliards de francs belges. C’est à partir de ces 36 séismes que je vais baser mon propos.

Plan

Aborder la question de la sismicité induite dans les bassins miniers de Belgique et du Nord de la France est une tâche complexe. Je tiens d’abord à préciser qu’étant historien environnementaliste, je n’entre pas dans le débat scientifique portant sur le phénomène. Le consensus scientifique semble bien établi autour du lien entre activités extractives et sismicité induite [RUBINSTEIN et MAHANI, 2015]. De plus, ce billet ne se veut pas complet.  Mon objectif principal est de montrer comment cette question est perçue par les scientifiques entre la fin du 19e siècle et la fin du 20e et comment ceux-ci articulent leurs discours autour de cette problématique.

La première partie présente le concept de sismicité induite et son histoire dans le paysage scientifique mondial, la deuxième l’histoire des séismes de Belgique et du Nord de la France, leur perception par la population et par les géologues Français et Belges. Enfin, la dernière partie replace la question de la sismicité induite dans le contexte plus large de l’histoire des impacts environnementaux causés par l’extraction du charbon en Belgique et en France.

1. La sismicité induite: définition et histoire d’un concept controversé

a) Définition

Un séisme induit est un séisme causé, directement (induced) ou indirectement (triggered) par des activités humaines. Ce type de séisme peut se produire lorsqu’une activité humaine modifie la situation géologique antérieure à son établissement. Ils font suite généralement à une explosion intense (tirs de mines, coups de grisou, essai nucléaire souterrain, etc.), à des rééquilibrages de la géologie locale après la création de mines profondes souterraines ou à ciel ouvert, au creusement de grands canaux, à la création de réservoir d’eau en surface pour les besoins des barrages ou encore à l’extraction, à l’injection, au déplacement ou à l’accumulation locale dans le sous-sol de fluides géologiques comme le pétrole, le gaz ou l’eau. Ils surviennent principalement à proximité d’une faille géologique. Cette faille serait réactivée à cause de l’activité humaine et créerait des séismes pouvant être perceptibles à la surface.

Figure n° 1: "Séismicité induite par fracturation hydraulique". Dessin d'un puits foré verticalement et ensuite horizontalement dans une strate fine et peu perméable (gris sombre) qui est à proximité d'une faille (trait noir épais). Le fluide injecté dans le puits peut activer la faille et causer un séisme perceptible en surface (Source: DAVIES R. et al., "Induced seismicity and hydraulic fracturing for the recovery of hydrocarbons", in "Marine and Petroleum Geology", t. 45, 2013, p. 172).
Figure n° 1: « Séismicité induite par fracturation hydraulique ». Dessin d’un puits foré verticalement et ensuite horizontalement dans une strate fine et peu perméable (gris sombre) qui est à proximité d’une faille (trait noir épais). Le fluide injecté dans le puits peut activer la faille et causer un séisme perceptible en surface (Source: DAVIES R. et al., « Induced seismicity and hydraulic fracturing for the recovery of hydrocarbons », in « Marine and Petroleum Geology », t. 45, 2013, p. 172).

La sismicité induite peut être repérée et définie lorsque l’activité sismique d’une région donnée augmente au-delà du niveau historiquement constaté jusque-là et que cette élévation de cette activité sismique peut être attribuée à des causes humaines.

Les sismologues s’attendent généralement à ce que l’activité sismique historique d’une zone donnée où il n’y a pas d’activité humaine notable se poursuive dans la même ampleur dans le futur. Toutefois, si une activité humaine suscite une élévation « parallèle » de l’activité sismique de cette région, dans ce cas de figure cette augmentation de l’activité sismique peut être considérée comme « induite ». De plus, s’il s’avère que l’activité sismique retourne à son niveau antérieur après que l’activité humaine ait cessé, le caractère « induit » de l’activité sismique s’en trouve renforcé.

Enfin, pour le dire très simplement, le séisme « induit » ou « déclenché » est un séisme causé par l’Homme.

Actuellement, l’U.S. Geological Survey (USGS) se base sur 4 critères pour définir ce qu’est un séisme induit. Ces quatre caractéristiques ne sont pas exclusives et un séisme peut être induit sans pour autant correspondre à ces critères. Il s’agit d’un cadre général d’analyse. Pour définir si un séisme est induit ou pas, il faut mener des études tenant compte des spécifiques géologiques et géographiques locales au cas par cas.

Un séisme peut être induit si:

  • On observe un changement du niveau de séismicité d’une région.
  • Il y a corrélation spatiale entre les séismes et l’activité humaine.
  • Il y a corrélation temporelle entre les séismes et l’activité humaine.
  • Le séisme se déclenche près de la surface.

Cette vidéo de l’USGS consacrée à la sismicité induite propose un excellent aperçu de la problématique:

b) Aperçu historique de la sismicité induite

La prise de conscience que les activités humaines peuvent avoir une influence sur les forces géologiques et engendrer des tremblements de terre remonte à la fin du 19e siècle. À partir des années 1850-1860, l’exploitation minière, que ce soit celle du charbon ou bien d’autres minéraux, change d’échelle et prend un tournant industriel au niveau mondial. Comme le montrent bien les graphiques 1, 2 et 3, la production de charbon en Belgique et dans le Nord de la France augmente rapidement à partir des années 1860 pour atteindre un palier de production d’environ 20 millions de tonnes de charbon par an en Belgique et à peu près 30 à 40 millions de tonnes par an dans le Nord-Pas de Calais, palier qui se maintiendra à un niveau constant dans les deux régions jusqu’aux années 1950-1960. À ce volume de charbon extrait du sous-sol il faut ajouter un volume encore plus important de matières stériles et un volume relativement conséquent d’eau. Cette eau provenant principalement de l’exhaure des mines.

Durant la seconde moitié du 19e siècle, de plus en plus de matériaux sont donc extraits du sous-sol pour subvenir aux besoins sans cesse croissants de l’industrialisation en énergie et en matières premières. Cette extraction crée des vides dans le sous-sol (vides qui doivent être comblés), entraîne la circulation de nombreux fluides comme l’eau (pex. pour l’exhaure des mines) et les gaz, fluides qui sont bien souvent réinjectés dans le sous-sol ainsi que l’accumulation des matières stériles en surface dans une ampleur alors inconnue jusque là (pex. dans le cas des mines de charbon, c’est à la fin du 19e siècle que les terrils prennent de la hauteur, du volume et du poids au point d’écraser leurs alentours). La tournure industrielle et industrialiste que prend le secteur minier à partir de cette époque suscite l’intérêt des contemporains. Cet intérêt porte essentiellement sur les « bienfaits » que les « richesses » du sous-sol apportent aux habitants de la surface en permettant aux industries de se développer et de prospérer, mais déjà, des contemporains s’inquiètent des conséquences sur la surface de l’exploitation intensive du sous-sol notamment d’un point de vue environnemental. C’est à partir de ce moment, vers les années 1850-1860, que la question de la sismicité induite fait son apparition sur la scène scientifique.

Il faut cependant attendre la fin du 19e siècle pour que le premier cas de sismicité induite avéré soit reconnu comme tel. Il a lieu en 1894 dans les mines d’or du Witwatersrand, près de Johannesburg en Afrique du Sud. Les gisements d’or de la région sont exploités à grande échelle durant la dernière décennie du 19e siècle suite au Gold Rush de 1886. Les mineurs d’or du Witwatersrand utilisent principalement la méthode d’exploitation en chambres et piliers, c’est-à-dire qu’ils laissent des « piliers » pour soutenir le toit de la mine et réduire les affaissements de surface au fur et à mesure de leur avancée souterraine. Toutefois, cela n’empêche pas les affaissements soudains des galeries. Ces affaissements suscitent des secousses qui sont senties en surface. Rapidement, les environs de Johannesburg se mettent à trembler à cause de l’exploitation minière locale [COOK, 1976]. Plusieurs travaux récents émettent des hypothèses laissant à penser que des séismes induits par des exploitations minières ont eu lieu avant la phase industrielle. Ainsi, le tremblement de terre qui secoue en 1755 le Derbyshire au Royaume-Uni serait dû à l’effondrement des galeries d’une mine de plomb [WILSON et al., 2015, p. 10].

À la fin du 20e siècle, plusieurs séismes reconnus comme induits ont lieu dans les zones d’exploitation minière à travers le monde. Les plus spectaculaires liés à des mines souterraines ont lieu à Völkershausen en Allemagne de l’Est en 1989 suite à l’effondrement des piliers d’une mine de potasse locale (magnitude 5.4 et un village quasiment détruit) et en 1995 à la Solvay Trona Mine dans le Wyoming où l’effondrement des piliers de la mine de trona, un minéral intervenant dans la fabrication de la soude, a déclenché un séisme d’une magnitude de 5.1.

D’autres cas de sismicité induite liés à d’autres causes que l’exploitation minière surviennent dans le courant du 20e siècle. Des séismes sont causés par les puits de pétrole aux États-Unis, notamment à Goose Creek au Texas dans les années 1920. Les séismes induits par la création de réservoir d’eau en surface suite à la construction d’un barrage (ou pour le dire autrement, par la création d’un lac artificiel par l’Homme) sont connus des scientifiques depuis les années 1930, notamment suite aux séismes déclenchés en 1935 par le remplissage du Lake Mead en Arizona et au Nevada [ROTHÉ, 1970]. Enfin, le phénomène de séismes induits par l’injection de fluides en sous-sol est connu depuis les années 1960 suite à l’affaire des « séismes de Denver » qui seraient dus à l’injection d’eau à grande profondeur par l’armée américaine au Rocky Mountain Arsenal dans le Colorado entre 1962 et 1967 [McGARR, SIMPSON et SEEBER, 2002]. Depuis les années 1970, les chercheurs, les universités et les institutions scientifiques publiques et privées du monde entier multiplient les programmes de recherche sur la sismicité induite. Par exemple, l’université de Stanford dispose d’un centre de recherche sur la sismicité induite et déclenchée depuis 2013.

En définitive, la sismicité induite n’est pas un phénomène découvert récemment par les scientifiques. Si la question occupe une place de plus en plus importante dans les débats scientifiques et dans la sphère publique depuis les années 2000, c’est que le phénomène tend à se multiplier et à gagner en intensité car les entreprises pétrolières, gazières et minières recourent de plus en plus à des méthodes d’extraction par fracturation et injection de fluides sous haute pression à grande profondeur et que de plus en plus de barrages et de réservoirs d’eau sont construits à travers le monde.

Figure n° 2: "Carte de l'activité sismique à proximité du puits d'injection d'eau du Rocky Mountain Arsenal, Colorado en 1967 (Source: NICHOLSON C. et WESSON R.L., "Triggered Earthquakes and Deep Well Activities", in "PAGEOPH", vol. 139, n° 3-4, 1992, p. 568).
Figure n° 2: « Carte de l’activité sismique à proximité du puits d’injection d’eau du Rocky Mountain Arsenal, Colorado en 1967 » (Source: NICHOLSON C. et WESSON R.L., « Triggered Earthquakes and Deep Well Activities », in « PAGEOPH », vol. 139, n° 3-4, 1992, p. 568).

c) Sismicité induite et mines de charbon

Qu’en est-il pour les mines de charbon ? Est-ce que l’extraction du charbon peut causer des séismes ou en augmenter le ressenti à la surface ? La controverse scientifique sur ce sujet est également ancienne.

L’exploitation souterraine du charbon a différents impacts sur la surface (terrils, lacs d’affaissement, inondations, poussières, rejet de gaz, etc.). Le plus caractéristique des bassins charbonniers est l’affaissement de terrain. Le vide créé par l’extraction du charbon en sous-sol est progressivement et, généralement, lentement comblé par un abaissement des terrains supérieurs. Il en résulte un affaissement du niveau de la surface qui peut parfois atteindre plusieurs mètres. C’est ainsi que certaines zones du Borinage ou du Valenciennois se retrouvent en-dessous du niveau du lit de certains cours d’eau et pourraient être rapidement inondées sous plusieurs mètres d’eau sans la présence d’un système de pompage des eaux mis en place pour pallier à ce problème à partir des années 1930. Mais à côté de ces affaissements lents et graduels se pose la question des tremblements de terre qui se manifestent dans ces bassins. Sont-ils dus au déhouillement des veines de charbon ou pas ?

Déjà en 1884, Karl Fuchs, professeur de géologie et de minéralogie à l’Université d’Heidelberg, aborde le sujet dans la 4e édition en français de son étude sur les volcans et les tremblements de terre  [FUCHS, 1884, p. 149-160]. Pour lui, les tremblements de terre qui surviennent dans les bassins charbonniers sont dus à la fois à la poursuite de la décomposition du charbon (le charbon est composé de débris végétaux), décomposition transformant le charbon en fluides gazeux (pex. en méthane, composant principal du grisou) et créant des vides souterrains qui sont comblés soit par un affaissement lent et graduel, soit par un écroulement brusque et soudain. C’est ce dernier phénomène qui, selon Fuchs, libère suffisamment d’énergie pour causer un séisme pouvant être ressenti à la surface. Une autre cause peut également expliquer l’émergence de tremblements de terre dans les bassins charbonniers, à savoir l’extraction du charbon par l’Homme. Il cite plusieurs exemples de secousses sismiques qui ont été ressenties dans des bassins houillers. En 1869, des secousses font trembler Charleroi au point que la terre fut crevassée en beaucoup d’endroits et l’on put constater de nombreux affaissements du sol [FUCHS, 1884, p. 154]. Toujours en 1869, un séisme frappe Kohlscheid dans le bassin houiller proche d’Aix-la-Chapelle. Enfin, en septembre et en octobre 1873, plusieurs tremblements de terre touchent Herzogenrath et Aix-la-Chapelle. Des séismes surviennent également dans le bassin de la Ruhr entre 1860-1870. Tous partagent le point commun de survenir en terrain houiller et dans des zones où le charbon commence à être exploité de manière intensive. Fuchs maintient son propos en 1895 dans la 6e édition de son ouvrage.

Au début du 20e siècle, le phénomène semble prendre de l’ampleur et susciter l’intérêt et/ou l’inquiétude des gouvernements allemand et polonais. En 1908, le premier laboratoire de surveillance de la sismicité induite est créé à Bochum dans le bassin charbonnier de la Ruhr [MINTROP, 1909] et dans les années 1920, le premier réseau de stations sismologiques dédié à l’étude des séismes induits est établi dans le bassin charbonnier de Haute Silésie en Pologne [GIBOWICZ et KIJKO, 1994].

Les séismes induits par l’extraction du charbon peuvent exceptionnellement être dévastateurs et mortels. Le 28 décembre 1989, un séisme d’une magnitude de 5.6 frappe Newcastle dans province de Nouvelle-Galles du Sud en Australie. Il entraîne le décès de 13 personnes, en blesse 160 et cause pour 3,5 milliards de dollars américains de dégâts. L’explication, controversée car mettant en cause l’une des principales industries extractives d’Australie, de ce tremblement de terre se trouverait dans les changements opérés sur les forces tectoniques locales par 200 ans d’exploitation souterraine du charbon dans la région de Newcastle [KLOSE, 2014]. L’extraction de millions de tonnes de charbon et de quantité encore plus grande d’eau pour l’exhaure des mines ont suscité suffisamment de « stress » pour déclencher le séisme de Newcastle. Ce séisme n’était pas très puissant mais l’Australie n’est pas connue pour être une zone séismique active. Les bâtiments de la ville n’étaient pas conçus pour résister à une secousse de cette magnitude. Ils se sont rapidement écroulés sur leurs occupants.

Une étude récente menée par des géologues britanniques sur la sismicité anthropogénique en Grande-Bretagne entre 1970 et 2012 démontre que les mines de charbon jouent un rôle important dans la réactivation des failles géologiques et peuvent être la source et/ou la cause des séismes qui touchent les bassins miniers britanniques durant cette période [WILSON et al., 2015]. Ces chercheurs estiment qu’au milieu des années 1980, environ 25 % de l’ensemble des séismes détectés en Grande-Bretagne sont dus à l’extraction du charbon. L’étude montre aussi que l’activité sismique est intense dans les bassins charbonniers entre 1970 et 1990 lorsque l’extraction du charbon atteint des niveaux élevés au Royaume-Uni et que cette activité sismique baisse en même temps que la production de charbon décline entre 1991 et 2012 (voir figure 3 et graphiques 4, 5 et 6). Le nombre de séismes liés aux mines de charbon et de magnitude supérieure à 1.5 ML passe de 46 en 1991 à 4 en 2012, soit une chute de plus de 90 %. Durant cette période, la production de charbon diminue d’environ 82 %. Ce qui permet aux géologues d’affirmer que this relationship and local correlations between coal mining and seismicity strongly support a link between historic UK coal production and anthropogenic seismicity [WILSON et al., 2015, p. 7]. Une autre étude menée par des géologues allemands sur la sismicité du bassin minier de la Ruhr aboutit à la même conclusion et constate: […] Temporal correlation between mining and seismic activity is observed. When mining stops fewer seismic events occur [BISCHOFF et al., 2010, p. 65].

Figure n° 5: Carte des séismes induits par les mines de charbon en Grande-Bretagne entre 1970 et 2012 (Source: WILSON M.P. et al., "Anthropogenic earthquakes in the UK; A national baseline prior to shale exploitation", in "Marine and Petroleum Geology", t. 68, 2015, p. 6).
Figure n° 3: Carte des 369 séismes induits par les mines de charbon en Grande-Bretagne entre 1970 et 2012 et d’une magnitude égale ou supérieure à 1.5 ML (Source: WILSON M.P. et al., « Anthropogenic earthquakes in the UK: A national baseline prior to shale exploitation », in « Marine and Petroleum Geology », t. 68, 2015, p. 6). On observe que la majorité des séismes se produit dans les bassins de Manchester, Nottingham, Sheffield et de Newcastle en Angleterre et dans celui d’Edimbourg en Ecosse.
mm
Graphique n° 4: Graphique montrant le pourcentage d’événements séismiques naturels, indéterminés et liés à l’extraction du charbon en Grande-Bretagne en 1985. Ce graphique indique que les mines de charbon pourraient être responsables d’environ 33 % de tous les séismes enregistrés dans le Royaume-Uni en 1985 (Source: WILSON et al., « Anthropogenic earthquakes in the UK: A national baseline prior to shale exploitation », in « Marine and Petroleum Geology », t. 68, 2015, p. 9).
mm
Graphique n° 5: Graphique montrant les causes des 1769 événements sismiques d’une magnitude supérieure ML 1.5 et survenus sur les terres émergées du Royaume-Uni entre 1970 et 2012. La majorité des événements sismiques ont des causes naturelles (40,2 %) ou indéterminées (38,7 %). L’extraction du charbon serait la cause de 20,9 % des événements sismiques enregistrés (Source: WILSON et al., « Anthropogenic earthquakes in the UK: A national baseline prior to shale exploitation », in « Marine and Petroleum Geology », t. 68, 2015, p. 9).
mm
Graphique n° 6: Graphique montrant le déclin de la production britannique de charbon (pointillés rouges) en parallèle avec le déclin du nombre de séismes induits par l’extraction du charbon (ligne bleue pour les tremblements de terre d’une magnitude supérieure ou égale à ML 1.5, ligne verte pour tous les événements liés aux mines de charbon détectés) entre 1970 et 2012. La chute de production et de la séismicité induite par les mines de charbon en 1984 trouve son explication dans la grande grève des mineurs de cette année là. L’augmentation de la sismicité en 1985 pourrait être liée aux inondations des galeries et au manque de maintenance et d’entretien des galeries après les fermetures massives de charbonnages. Ce graphique montre bien que la sismicité induite par les mines de charbon est liée à l’importance de l’extraction du charbon et évolue en fonction de cette dernière.

Bien que des scientifiques et des gouvernements semblent considérer que le phénomène est bien « réel » depuis le début du 20e siècle, d’autres rejettent son existence et contestent les travaux allant dans le sens inverse voire omettent de les prendre en compte dans leurs propres études. Comme on va le voir, c’est le cas en Belgique et en France où toutes recherches sur la sismicité induite vont être bloquées et toutes questions sur le sujet balayées par un groupe de géologues très liés au secteur charbonnier. La Belgique et le Nord de la France seraient-elles des « exceptions » géologiques ?

 TO BE CONTINUED…

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Sources

Sources en ligne

Site de l’Observatoire royal de Belgique, Section de Séismologie: http://seismologie.be/index.php?LANG=FR

Site de l’European Archive of Historical EArthquake Data: http://www.emidius.eu/AHEAD/main/

Site de la Sismicité historique de la France métropole: http://www.sisfrance.net/

Sources imprimées

CAMBIER René, Les tremblements de terre de Ransart (mars, juin, juillet 1911), in Annales de la Société géologique de Belgique, t. 39, 1911-1912, p. B97-B101.

CHARLIER Charles, Secousses séismiques ressenties en Belgique (Hainaut) en mars 1944, in Ciel et Terre, t. 60, janvier-février 1945, p. 52-53 et 93.

CORNET Jules, À propos du récent tremblement de terre de la Belgique et du Nord de la France, in Bulletin de la Société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie, t. 10, 1896, p. 123-131.

ID., Le tremblement de terre de Mons (12 avril 1911), in Annales de la Société géologique de Belgique, t. 39, 1911-1912, p. B89-B97.

DE MUNCK Émile, Les tremblements de terre d’Havré (Hainaut), in Bulletin de la Société belge de géologie, de paléontologie et d’hydrologie, t. 1, 1887, p. 178-186; 187-191 et 207-208.

E.L., Le tremblement de terre de Mons, in Ciel et Terre, n° 32, 1911, p. 181-182.

DOUXAMI Henri, Les tremblements de terre ou séismes dans la région du Nord de la France, in Bulletin de la Société de géographie de Lille, t. 58, 2semestre 1912, p. 30-58.

FOURMARIER Paul et CHARLIER Charles, Les séismes dans la province de Hainaut de 1900 à 1949, in Bulletin de la Classe des Sciences de l’Académie royale de Belgique, t. 36, 1950, p. 207-219.

FRANÇOIS Michèle, PISSART Albert et DONNAY Jean-Paul, Analyse macroséismique du tremblement de terre survenu à Liège le 8 novembre 1983, in Annales de la Société géologique de Belgique, t. 109, 1986, p. 529-538.

FUCHS Karl, Les volcans et les tremblements de terre, Paris, 1884 (4e éd.).

LANCASTER Albert, Les tremblements de terre en Belgique, in Ciel et Terre, 2e série, t. 3, 1887-1888, p. 25-43.

ID., Le tremblement de terre du 2 septembre 1896, in Ciel et Terre, t. 17, 1896-1897, p. 411-422.

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Bibliographie indicative

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Articles de journaux

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FOUCART Stéphane, Quand le gaz de schiste fait trembler la terre, in Le Monde, 29/03/2013 (http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/03/29/quand-le-gaz-de-schiste-fait-trembler-la-terre_3150329_3244.html).

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Site du Kansas Geological Survey: http://www.kgs.ku.edu/PRS/Seismicity/index.html

Site du Lawrence Berkeley National Laboratory sur la séismicité induite: http://esd1.lbl.gov/research/projects/induced_seismicity/primer.html#defined

Site de l’Oklahoma Geological Survey: http://www.okgeosurvey1.gov/pages/earthquakes/induced-seismicity.php

Site du Stanford Center for Induced and Triggered Seismicity, Stanford University: https://scits.stanford.edu/

Site de l’U.S. Geological Survey consacré aux séismes: http://earthquake.usgs.gov/research/induced/

 

 

Anthropocène ? Vous avez dit « Anthropocène » ? Compte rendu de la conférence de Jean-Baptiste Fressoz, UNamur, 6 mai 2015

Le mercredi 6 mai 2015, l’historien Jean-Baptiste Fressoz est venu présenter à l’Université de Namur l’ouvrage « L’ événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous » dont il est co-auteur avec Christophe Bonneuil.

Cette conférence s’inscrivait dans le cadre des activités du groupe de contact FNRS HenRI (Histoire environnementale-Réseau Interdisciplinaire). Elle a été suivie d’un débat entre Jean-Baptiste Fressoz, Sébastien Laoureux (professeur de philosophie à l’UNamur) et Isabelle Parmentier (professeur d’histoire à l’UNamur et directrice du PolleN).

Jean-Baptiste Fressoz à l’UNamur

1. Anthropocène ?

a) Le terme

« L’ événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous » est paru en 2013 aux éditions du Seuil dans une nouvelle collection justement intitulée… »Anthropocène ». Il est l’oeuvre de 2 historiens des sciences, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, tous deux chercheurs CNRS au Centre Alexandre Koyré à l’EHESS.

Ce riche ouvrage de plus de 300 pages s’articule autour du terme « Anthropocène ». Mais qu’est-ce que cela signifie ?

J.-B. Fressoz signale au début de sa conférence que ce terme est devenu courant. C’est un buzzword, un mot à la mode que l’on entend de plus en plus fréquemment dans les média, dans la bouche des scientifiques, des hommes politiques, etc.

Le terme d’Anthropocène dérive du grec ancien anthropos « être humain » et kainos « récent, nouveau » et signifie la nouvelle période des humains, l’âge de l’Homme (p. 18 du livre). Le terme est devenu à la mode depuis l’an 2000 par le biais de Paul Crutzen, chimiste de l’atmosphère et prix Nobel.

C’est également un terme fort car il indique une idée de non retour. Ce terme nous incite à abandonner l’idée que les choses peuvent s’arranger, que la crise environnementale peut être surmontée « facilement ». Non, l’Homme a tellement perturbé l’environnement et la terre qu’il est devenu une force géologique majeure! Selon J.-B. Fressoz, ce qui nous arrive n’est pas une crise environnementale, c’est une révolution géologique d’origine humaine.

En effet, l’Anthropocène correspondrait à une nouvelle ère géologique (faisant suite à l’Holocène), une ère où l’humanité aurait acquis une telle capacité à modifier la nature qu’elle serait devenue une force géologique aussi importante (voire plus) que les tremblements de terre par exemple.

L’ Anthropocène serait donc une période caractérisée par le fait que l’empreinte humaine sur l’environnement planétaire est devenue si vaste et intense qu’elle rivalise avec certaines des grandes forces de la Nature en termes d’impact sur le « système Terre » (p. 18).

Voilà pour la notion, mais quels sont les arguments qui peuvent servir de socle au concept d’ Anthropocène?

b) Les arguments

J.-B. Fressoz en mentionne 3 principaux:

– L’ augmentation du niveau de CO2 d’origine anthropique dans l’atmosphère et le changement climatique qui résulte de cette augmentation

– La perte de biodiversité. Il cite des biologistes pour lesquels nous serions confrontés à la sixième extinction massive d’espèces. Il mentionne également le fait que l’Homme et ses animaux (animaux domestiques, animaux d’élevage, etc.) représentent 97% de la biomasse des vertébrés terrestres, ce qui ne laissent que 3% aux autres vertébrés…

– La perturbation du cycle des substances chimiques tels le phosphore ou l’azote, notamment à cause du recours massif aux engrais et aux pesticides chimiques

Ces trois arguments constituent la base sur laquelle s’appuie la notion d’Anthropocène.

Ensuite J.-B. Fressoz nous invite à nous demander pourquoi les historiens n’ont investis que très récemment le champ de l’histoire environnementale

c) La grande divergence

Il ne s’agit pas ici de l’excellent ouvrage de Kenneth Pommeranz mais bien de la séparation entre l’histoire humaine et l’histoire de la nature.

J.-B. Fressoz rappelle que jusqu’à la fin du 19e siècle, histoire humaine et histoire de la nature sont étroitement liées. Dans la plupart des ouvrages historiques antérieurs à cette époque, la nature a sa place dans l’histoire humaine et vice-versa.

A la fin du 19e siècle, ce n’est plus le cas. A ce moment là, la Terre, acquiert un âge incommensurable à l’échelle humaine, notamment grâce au développement des sciences géologiques. On passe ainsi d’une Terre âgée de quelques milliers d’années à une planète âgée de quelques milliards d’années.

Cet accroissement de l’âge de la Terre (et de la Nature) incite de moins en moins les historiens a prendre en compte la nature dans leurs travaux. Celle-ci ne cadre plus avec l’échelle de temps dans laquelle s’inscrivent les travaux des historiens. La nature serait-elle dès lors « hors Histoire » avec un grand H ?

La réponse est oui si l’on se base sur la large majorité des travaux historiques de la fin du 19e s. jusqu’à la fin du 20e s. La nature est peu voire pas du tout présente.

C’est ainsi que dans le cadre de mes recherches personnelles sur les mines de charbon, j’ai constaté qu’il est possible de lire des ouvrages entiers d’histoire minière sans qu’il soit fait une seule fois mention du fait que les mines souterraines peuvent causer des affaissements de terrains, sur la manière dont les terrils sont créés, les nuisances qu’ils causent, sans un seul mot sur les dégâts miniers et les problèmes sociétaux et environnementaux que les mines engendrent, etc.

Pour ne prendre que deux exemples concrets, très peu de mentions sur les impacts environnementaux de l’exploitation du charbon, voire aucune, ne sont faites dans des ouvrages aussi fondamentaux pour l’histoire minière que les 5 (gros) volumes de l’ History of the British Coal Industry ou dans Les charbonnages du nord de la France au 19e siècle de Marcel Gillet.

Ce n’est que très récemment que les historiens (re)prennent en compte les aspects environnementaux dans leurs études.

J.-B. Fressoz propose d’aborder 4 thèses afin de se rendre compte de la puissance du concept d’Anthropocène du point de vue des historiens:

– L’histoire des réflexivités environnementales

– Anthropocène ou Capitalocène ?

– L’ Anthropocène n’était pas irréversible

– Anthropocène et guerre

2. La longue histoire des inquiétudes environnementales

a) Une réflexivité environnementale seulement depuis 1970 ?

Dans l’esprit de beaucoup d’entre nous, les questions liées à l’environnement sont récentes. Ce ne serait que depuis les années 1970 que le monde se préoccupe de l’environnement.

En effet, c’est durant cette décennie que la mouvance écologiste se politise, notamment avec la création de partis verts en Belgique et en France, que sont créés les premiers ministères et les premières administrations spécifiquement dédiés à l’environnement (l’EPA Environmental Protection Agency, agence fédérale américaine de protection de l’environnement, est fondée en 1970), que les mouvements écologistes et environnementalistes prennent de l’ampleur et que la Terre et sa « santé » deviennent un enjeu majeur pour nos sociétés.

Il est inexact de croire cela. Les réflexions sur l’état de l’environnement, sur l’impact de l’homme sur son milieu sont bien antérieures à la fin du 20e siècle. Nous ne sommes pas les premiers à nous inquiéter de notre influence sur notre environnement, sur la biodiversité, sur notre planète. D’autres se sont posés des questions et ont proposé des solutions bien avant nous.

Toutefois, de nos jours, le discours dominant ne varie pas ou très peu. Pourquoi cela ? Pourquoi affirmer que nous sommes les premiers à nous soucier « réellement » de l’état de notre environnement ?

b) L’attrait de la géo-ingénierie

Selon J.-B. Fressoz, une des principales raisons est idéologique et politique. En laissant croire aux gens que cela ne fait que quelques décennies que nous savons que nous sommes dans l’Anthropocène, on crée un discours « optimiste » afin de toucher la population.

Effectivement, si nous savons que nous sommes dans l’Anthropocène et que nous nous rendons compte que l’humanité, nous tous, sommes devenus une force géologique majeure, et bien, comme nous nous en sommes rendus compte nous allons pouvoir remédier à la situation.

C’est ici qu’entrent en jeu les considérations idéologiques et politiques car ceux qui tiennent ce discours profondément optimiste préconisent des solutions techniques au changement climatique. C’est ce que l’on nomme communément la géo-ingénierie (pour ceux qui s’intéresseraient à cette notion, je vous recommande de visionner la conférence du politiste australien Clive Hamilton ici et de lire les deux ouvrages suivants: Clive Hamilton, Les apprentis sorciers du climat. Raisons et déraisons de la géo-ingénierie, Paris, Le Seuil, 2013 et James Rodger Fleming, Fixing the Sky. The Checkered History of Weather and Climate Control, Washington D.C., Columbia University Press, 2012).

La géo-ingénierie consiste en des procédés techniques permettant de rendre la planète plus habitable sans pour autant devoir changer nos comportements, nos manières de vivre, etc. Dit comme ça, cela paraît très positif. Néanmoins, la géo-ingénierie comporte des risques car il s’agit de procédés inédits et certains semblent hasardeux et dangereux (pour avoir un aperçu des risques encourus, je vous recommande de regarder l’excellent film d’anticipation qu’est le Transperceneige/Snowpiercer dont l’histoire se déroule dans un monde devenu glacé et où l’humanité a été décimée suite à un incident de géo-ingénierie, ainsi que la bande dessinée sur laquelle se base le film). De plus, la géo-ingénierie ne résout pas les problèmes, tout au mieux, elle les contient tel un barrage. Cela signifie qu’en recourant à de tels procédés, nous devenons dépendants de ces derniers. Tout va bien tant que l’on continue à les utiliser et à les maîtriser.

Pour J.-B. Fressoz, cela revient à remettre entre les mains de quelques scientifiques, ingénieurs et techniciens notre avenir, notre existence. La géo-ingénierie suppose dès lors l’instauration d’un géo-pouvoir immense, avec tous les risques de dérives et d’abus qu’une telle emprise sur le monde peut entraîner.

c) Une longue histoire des inquiétudes environnementales: l’exemple du changement climatique à la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle

J.-B. Fressoz montre alors que l’état de l’environnement, l’impact de l’homme sur ce dernier et même le changement climatique ont fait l’objet de l’attention de toute une série d’acteurs dans les périodes antérieures: scientifiques, hommes politiques, écrivains, administrateurs, ingénieurs, artistes, etc.

Il donne un exemple qui pour nous est très contemporain : la question du changement climatique à la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle.

A la fin de l’Ancien Régime et au début de l’époque contemporaine, une question inquiète les scientifiques et les gouvernements, celle du changement climatique global. Il s’agit pour l’époque non pas d’un réchauffement climatique mais plutôt d’un refroidissement global du climat.

Il y a plus de 200 ans, on se préoccupe du climat de la planète entière. Pour quelles raisons et dans quel contexte ?

Selon une conception dominante de l’époque, la Terre est habitable grâce au cycle des matières et notamment au cycle de l’eau.  Ce cycle de l’eau dépend des végétaux qui permettent la circulation de celle-ci, or, la fin du 18e siècle et le début du 19e siècle correspondent à une période de déforestation intense et d’assèchement des zones humides (c’est la grande période des assèchements de marais). La couverture forestière diminue fortement, compromettant la continuation du cycle de l’eau.

Les savants de l’époque observe que le climat de la planète se refroidit. Ils pensent que l’eau reste dans l’atmosphère au lieu d’être captée par les végétaux. Cette eau se refroidit dans le ciel, tombe sous forme de neige et renforce le froid. Certaines voix de l’époque craignent que le changement climatique engendré par la déforestation massive ne soit irréversible (voir à ce propos la revue des Annales européennes parue dans les années 1820 et qui diffuse des études relatives à ce sujet).

S’ouvre alors un grand débat au sein de la société mettant en scène l’arbitrage entre la forêt et les grains, entre la démographie et les richesses. Si l’on veut atténuer voire empêcher le changement climatique, il faut reboiser mais est-ce que cela doit se faire au détriment des cultures vivrières et de fait, de l’approvisionnement de la population en nourriture ? De plus, le bois, contrairement à ce que l’on pourrait penser, est encore la source d’énergie dominante pour l’industrie, notamment sous forme de charbon de bois (le charbon ne supplante les autres formes d’énergie qu’à la fin du 19e siècle). Doit-on dès lors restreindre le développement de l’industrie afin de permettre aux forêts de se rétablir ?

Par cet exemple, J.-B. Fressoz montre que la prise de conscience de l’impact des activités humaines sur l’environnement n’est pas aussi récente que ça. On ne se rend pas compte que l’humanité détruit l’environnement seulement 200 ans après les débuts de l’industrialisation. La prise de conscience trouve ses racines dès le début de la Révolution industrielle.  Pourquoi cette question du changement climatique n’a pas été suivie d’effet ? C’est qu’on a passé outre les craintes et les constats pour se lancer dans le développement industriel et la dépendance aux énergies fossiles et par la même occasion, dans l’accélération du changement climatique (ce qu’Andreas Malm démontre dans sa thèse Fossil capital qui paraîtra fin 2015).

3.  Anthropocène ou capitalocène ?

a) L’humanité de l’ Anthropocène

Cela amène J.-B. Fressoz à aborder une autre question: quelle est cette humanité dont parle l’ Anthropocène ? Le concept d’Anthropocène envisage l’humanité comme un tout indifférencié. La complexité des sociétés se voit effacée sous une appellation générique.

Cette vision simpliste de l’humanité offre la possibilité aux théories néomalthusiennes de se développer. L’ Anthropocène, le fait que l’humanité soit devenue une force géologique majeure, serait dû à l’augmentation démographique. Plus il y a d’êtres humains sur Terre d’année en année, plus leur impact sur l’environnement s’accroît. Cela revient à gommer un des traits essentiels : le développement du capitalisme industriel depuis 1750 et la consommation effrénée de ressources naturelles que ce type de régime économique doit faire afin de se perpétuer.

b) Capitalisme versus Changement climatique ?

Selon J.-B. Fressoz, l’Anthropocène est avant tout un capitalocène et un anglocène. La diffusion du modèle capitaliste anglo-saxon, d’abord à partir du Royaume-Uni dans la seconde moitié du 18e siècle et durant le 19e siècle puis en se basant sur le modèle américain après 1914 et surtout après 1945, a contribué à rendre les économies, les sociétés, l’humanité « développée » entièrement dépendantes aux combustibles fossiles (et accessoirement à la croissance « à tout prix »).

C’est ainsi qu’au 19e siècle, l’Angleterre est le principal investisseur à l’étranger dans les chemins de fer (très gourmands en combustibles fossiles) et dans les mines (pour extraire le charbon), contribuant à répandre dans le monde un modèle de société tributaire d’un approvisionnement constant en énergie fossile (ce qu’on nomme des fossil fuel junkies ou des fossil fuel addicts).

Mais alors qu’en est-il de l’autre modèle du 20e siècle ? Qu’en est-il du communisme ? J.-B. Fressoz nous démontre alors que l’URSS, bien qu’ayant eu un impact environnemental important, principalement au travers de ses grands projets techniques (voir aussi les travaux de Paul Josephson sur le sujet), n’est qu’un acteur infime dans le changement climatique par rapport aux économies « occidentales » et surtout par rapport au Royaume-Uni et aux Etats-Unis d’Amérique.

Pour cela, J.-B. Fressoz se base sur la balance commerciale physique. Il s’agit de la comptabilité des flux des personnes, des objets et des biens. L’étude de cette balance commerciale physique permet de se rendre compte du poids réel d’une économie sur l’environnement, notamment au point de vue des émissions de gaz à effet de serre. On constate alors que l’URSS et le monde soviétique, ayant des contacts commerciaux limités par rapport aux économies capitalistes, contribuent de façon bien moins importante aux dégradations environnementales et notamment aux émissions de dioxyde de carbone (un des gaz à effet de serre) que les Etats-Unis et le monde occidental.

L’ Anthropocène, loin d’être dû à l’humanité prise dans son entièreté, résulte principalement de la diffusion et du développement du modèle capitaliste. En cela, J.-B. Fressoz rejoint les constats émis par Naomi Klein dans son dernier ouvrage This Changes Everything. Capitalism vs the Climate, New York, Simon & Schuster, 2014.

c) L’ ère des énergies fossiles

Ce capitalocène dépend des énergies fossiles, et principalement du pétrole. Mais comment expliquer la pétrolisation de nos sociétés ?

J.-B. Fressoz base alors son raisonnement sur les travaux de Bruce Podobnik et de Timothy Mitchell (Carbon Democracy). Selon ces deux chercheurs, le charbon fait peser de l’incertitude sur l’accès à l’énergie. En effet, l’approvisionnement en charbon repose avant tout sur la bonne volonté des mineurs (s’ils ne minent pas, le charbon n’est pas disponible…) et de la population pour acheminer le charbon vers les endroits où il sera utilisé (notamment les transporteurs: bateliers, cheminots, camionneurs, etc.). Cette réalité octroie un pouvoir politique important aux mineurs, pouvoir qui s’accroît au fur et à mesure que la société devient dépendante du charbon. A la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, le charbon est la principale source d’énergie pour les sociétés industrialisées. Sans charbon, la société dans son ensemble est paralysée. Les mineurs, et surtout les syndicats, disposent alors d’un pouvoir de pression immense. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les grandes lois sociales sont adoptées entre 1880 et 1940 lorsque le charbon demeure l’énergie principale.

C’est alors qu’apparaît le pétrole comme solution de remplacement du charbon. Le pétrole présente plusieurs avantages par rapport au charbon (le pétrole est fluide alors que le charbon est solide, le pétrole peut être transporté plus rapidement et plus facilement par des pipelines, etc.) mais un avantage principal ressort : l’industrie pétrolière demande moins de travailleurs et d’intermédiaires pour extraire le pétrole et le transporter, ce qui suscite moins de grèves et enlève la capacité aux travailleurs de bloquer l’approvisionnement énergétique.

La pétrolisation de nos sociétés se développe à partir des années 1920 et prend de l’ampleur après 1945. Elle résulterait de la volonté d’avoir une énergie sûre et dont l’approvisionnement serait peu susceptible d’être saboté mais également, de lutter contre la diffusion du communisme étant donné que les syndicats de mineurs les plus influents relevaient de la mouvance communiste. C’est dans cette optique que les Américains, dans les conditions d’octroi des fonds du Plan Marshall devant permettre la reconstruction des Etats européens après 1945, incluaient l’achat de pétrole, permettant de fait la diffusion de ce dernier dans nos sociétés et réduisant les capacités d’action et le poids des mouvements communistes dans le « monde occidental ».

Il est amusant de voir que le choix du pétrole, qui n’était pas évident au premier regard car il s’agit d’une énergie plus « sale » et avec un rendement énergétique moindre que le charbon, résulte d’un choix politique délibéré visant à réduire la capacité des travailleurs à demander plus de droits sociaux…

Capitalisme et pétrole sont pour J.-B. Fressoz étroitement liés.

4. L’ Anthropocène n’était pas irréversible

J.-B. Fressoz en vient à se demander si l’ Anthropocène aurait pu être évité ? Il base alors son exposé sur plusieurs exemples d’échecs d’alternatives à l’usage des combustibles fossiles.

a) L’échec des maisons solaires dans les années 1930-1940

Comme dit précédemment, le charbon ne devient crucial pour nos systèmes économiques qu’à la fin du 19e siècle quant au pétrole, il ne devient incontournable qu’après 1945. Il y a donc une période d’environ 65 ans durant laquelle le charbon est roi avant d’être supplanté par le pétrole. Une question va alors obséder le monde entier: « et s’il n’y avait plus de charbon exploitable un jour » ?

Cette question, elle se pose depuis toujours car le charbon est une ressource naturelle non renouvelable (une fois extrait et brûlé, il n’y en a plus) mais elle prend de l’ampleur suite à la dépendance de plus en plus croissante des sociétés industrielles par rapport au charbon (ce que William Stanley Jevons montre dès 1865 dans son étude The Coal Question). Entre 1880 et 1945, des congrès mondiaux sur l’énergie sont tenus, des commissions sur les économies d’énergie sont  créées dans de nombreux Etats afin de trouver des solutions pour faire durer le charbon le plus possible et l' »économiser », on cherche également à développer des alternatives aux énergies fossiles. Une de ces alternatives est la maison solaire.

Il s’agit d’une maison passive, permettant des économies d’énergie et réduisant la consommation de charbon et d’électricité. Les premiers projets des années 1920-1930 s’adressent à un public aisé. Mais dans le courant des années 1930, des projets accessibles à tous voient le jour. Il est possible pour un ménage américain moyen d’acquérir une maison solaire pour la somme de 5000 dollars, ce qui, pour l’époque, est raisonnable.

Alors pourquoi le projet de maison solaire s’est-il conclu sur un échec ? La raison tient dans la crise du logement aux USA dans les années 1940-1950, dans la suburbanisation (les fameuses banlieues) et dans la standardisation des maisons.

Les USA traversent une grave crise du logement dans les années 1940-1950. Une solution à cette crise s’avère être la standardisation des maisons. Les maisons bon marché en préfabriqué présentent en effet l’avantage de pouvoir être bâties rapidement, à peu de frais et massivement. On voit alors se développer des quartiers entiers de maisons identiques à la périphérie des villes américaines. Comme ces maisons préfabriquées sont si bon marché, les maisons solaires ne peuvent faire face à cette concurrence. Elles disparaissent du marché immobilier. Le préfabriqué a gagné.

Cependant, ces maisons préfabriquées sont peu adaptées aux aléas climatiques. En été, elles sont de véritables fournaises. Pour pallier à cet inconvénient, l’installation d’appareils de climatisation électriques se généralise. Or, cela signifie pour les fournisseurs d’électricité qu’en été les habitants surconsommeraient de l’électricité pour rafraîchir leur demeure et qu’en hiver ils consommeraient moins. Cela risquerait dès lors d’entraîner des pics de consommation pouvant endommager le réseau électrique. Pour éviter ce risque, l’installation du chauffage électrique dans ces demeures se répand afin d’avoir une consommation électrique relativement constante tout au long de l’année, or le chauffage électrique est une aberration du point de vue de l’efficacité énergétique car les pertes sont nombreuses et importantes.

L’échec de la maison solaire et le succès de la maison préfabriquée a eu pour conséquence d’augmenter la consommation énergétique des ménages américains de façon exponentielle… au temps pour la planète.

b) La disparition des tramways électriques dans les années 1950

Un autre exemple d’échec réside dans la disparition généralisée des tramways électriques dans les USA des années 1950.

Jusque dans les années 1950, le tramway électrique est présent dans la plupart des villes nord-américaines. Il s’agit d’un moyen de transport collectif fortement utilisé par les citadins et consommant peu d’énergie.

A partir des années 1920, le tramway électrique subit la concurrence massive de l’automobile. Avec le développement des banlieues (qui ne sont pas reliées au réseau de tramway), de plus en plus de personnes ont recours à l’automobile pour se déplacer. Il en résulte l’engorgement du réseau routier urbain, ce qui a pour effet de ralentir les trams et d’allonger les temps de parcours. Le mode de transport individuel devient roi.

Toutefois, les constructeurs automobiles voient toujours dans le tramway électrique un concurrent. Ils pensent que le tramway représente un frein à la diffusion de l’automobile dans toutes les franges de la population.

Pour « supprimer » cette concurrence, des géants automobiles vont racheter les compagnies de tramways et vont soit les supprimer purement et simplement, soit les remplacer par des bus fonctionnant à l’essence. Cela signe la disparation d’un mode de transport collectif qui permettait de se passer des énergies fossiles.

Pour la petite anecdote, que je rajoute à titre personnel, il est intéressant de voir que dans le film « Qui veut la peau de Roger Rabbit« (1988), dont l’histoire se déroule dans le Los Angeles de 1947, la suppression des lignes de tramway électrique et leur remplacement par une autoroute et par l’automobile sert de trame de fond au scénario.

5. L’ Anthropocène est un tanathocène

J.-B. Fressoz conclut sa conférence en abordant la question de l’influence du monde militaire sur l’environnement.

a) Guerre et environnement

Selon lui, l’ Anthropocène est un tanathocène (de tanathos, la mort). Les guerres, et pas uniquement l’armement utilisé mais le fait guerrier dans son entièreté, disposent d’un puissant impact environnemental par les destructions qu’elles causent.

En effet, depuis le 19e siècle, les guerres n’ont cessé d’être de plus en plus destructrices. L’armement s’est tellement « perfectionné » que désormais quelques armes suffisent pour détruire toute vie sur Terre.

J.-B. Fressoz prend l’exemple des destructions causées par les armes chimiques durant la Guerre du Vietnam. Le fameux « agent orange » utilisé par l’armée américaine durant ce conflit a eu des conséquences désastreuses à la fois sur l’environnement (déforestation, pollution des sols, etc.) et sur les populations (maladies, malformations des nourrissons, etc.).

b) Technologies militaires et usages civils

Le monde militaire a également une influence importante sur notre environnement par le biais des technologies qu’il développe et qui finissent pas se répandre dans la société civile.

J.-B. Fressoz prend l’exemple emblématique de la pêche. Les filets de nylon utilisés par les pêcheurs ont d’abord été développé à des fins militaires. Idem pour le sonar d’abord employé dans la lutte contre les sous-marins et qui sert désormais à repérer les bancs de poissons. Il en est de même pour le GPS. La combinaison du sonar et du GPS permet aux pêcheurs d’être de plus en plus « efficaces ». J.-B. Fressoz cite la pratique de plus en plus répandue d’utiliser des balises maritimes fixes équipées de sonar qui envoient leur position GPS aux pêcheurs lorsqu’elles ont repérés un banc de poissons (voir également les travaux de Paul Josephson sur le sujet, notamment Industrialized Nature paru en 2002).

Un autre exemple est celui du développement de l’aviation civile dans les années 1950. L’aviation a d’abord eu un usage militaire au point de devenir un des éléments essentiels des forces militaires durant la Seconde guerre mondiale. Après celle-ci, l’aviation civile se développe. Or l’avion est un énorme consommateur de combustibles fossiles…

c) Guerre et redéfinition des espaces

Enfin J.-B. Fressoz termine en présentant l’influence du monde militaire sur l’aménagement des territoires.

Par exemple, les guerres napoléoniennes et le blocus continental qui coupent le Royaume-Uni du reste de l’Europe au début du 19e siècle a pour conséquence l’intégration des espaces périphériques dans l’économie capitaliste et impérialiste anglo-saxonne.

Avant le blocus, seules les matières et les produits à forte valeur ajoutée traversent l’Atlantique pour le Royaume-Uni. Avec le blocus, ce dernier est coupé de ses approvisionnements continentaux. Il se tourne alors vers l’Amérique du Nord. Les importations de produits courants en provenance de cette zone qui auparavant était périphérique augmentent fortement, notamment en ce qui concerne le bois. Cette demande en bois nord-américain entraîne une déforestation de plus en plus massive…

Plus proche de nous, aux USA, durant la Guerre froide, la peur du bombardement nucléaire se répand au sein du gouvernement fédéral. Une de ces craintes, c’est de voir toute l’industrie sidérurgique américaine anéantie par quelques frappes ciblées. En effet, dans les années 1950, la majorité de l’industrie sidérurgique américaine est concentrée sur la côte nord-est des Etats-Unis, constituant une « proie » facile.

Le gouvernement fédéral va trouver une solution en favorisant la dissémination des industries vitales pour l’économie sur l’ensemble du territoire. Par ce procédé, l’ennemi éprouverait de grandes difficultés pour affaiblir les capacités de production des industries américaines. Ces industries devant être reliées à un réseau de communications suffisant, le gouvernement va encourager et mettre en oeuvre la création d’un important réseau autoroutier couvrant l’ensemble du territoire, redéfinissant ainsi le paysage des Etats-Unis.

La conférence se conclut ainsi et suit une séance de commentaires et de questions-réponses.

 

Une histoire environnementale de l'extraction du charbon, Belgique-France des années 1870 aux années 1950