Mariemont, la nouvelle Spa du 18e siècle ? Quand l’extraction du charbon compromet l’avenir d’une région entière en 1773

Le château et le parc de Mariemont, fondés au 16e siècle, sont situés entre Morlanwelz et La Louvière (Hainaut). Ils font partie du domaine royal au 18e siècle. Aujourd’hui le domaine abrite toujours un parc ainsi qu’un musée.

Les eaux minérales de Mariemont, rivales de celles de Spa ?

Le domaine de Mariemont comporte plusieurs fontaines dont une d’eau minérale nommée la « fontaine de Spa ». Depuis des temps « réculés », les habitants de la région attribuent à l’eau de Mariemont des vertus hygiéniques.

Ces eaux prises dans la fontaine, ces eaux répandaient une odeur passagère de souffre et la même odeur que des œufs pourris, ensuite cette odeur se dissipait peu à peu car elle diminuait à mesure que l’eau s’évaporait.prises dans la fontaine, ces eaux répandaient une odeur passagère de souffre et la même odeur que des œufs pourris, ensuite cette odeur se dissipait peu à peu car elle diminuait à mesure que l’eau s’évaporait. On gratifiait celles-ci du nom de Spa, probablement parce qu’elles se rapprochaient de celle de Spa par leurs qualités [Hubinont, 1898].

Le domaine de Mariemont sert principalement aux loisirs des gouverneurs généraux des Pays-Bas. La chasse, la pêche et la détente y règne. Sous le régime autrichien, l’archiduchesse Marie-Elisabeth y réside. C’est elle qui a l’idée de transformer Mariemont en station thermale en 1739.

Dans les derniers temps de sa vie, l’Archiduchesse Marie-Elisabeth d’Autriche songeait à doter Mariemont d’une station thermale qui aurait attiré une grande affluence d’étrangers. Il y avait près du parc une source d’eaux minérales qui, au temps passé, avaient eu une certaine vogue, et à laquelle recouraient encore chaque année un certain nombre de malades ; elle chargea les deux professeurs de médecine de l’Université de Louvain, les docteurs Rega et de Villers et le professeur de chimie Sassenus de se rendre sur les lieux pour y faire l’analyse desdites eaux et pour en examiner les vertus, qualités et effets par des expériences, tant physiques que chimiques. Ces docteurs ayant trouvé que le source de Mariemont non seulement ne cédait en rien aux eaux de Spa, mais qu’elle pourrait les surpasser elle ordonna la construction d’une galerie et de deux cabinets près de la fontaine et y établit à demeure un médecin qu’elle pensionna [Hubinont, 1898].

 

Plan du domaine de Mariemont et de ses environs, 1776 (AGR, « Conseil des Finances », 5035)

Dans les années 1740, le projet se développe difficilement. Peu de bouteilles sont vendues et les curistes ne se bousculent pas aux portes du domaine. Il ne faut cependant pas oublier que l’Autriche est alors en pleine guerre de succession et en conflit et que les Pays-Bas sont sous la menace d’une invasion par les troupes françaises toutes proches (et qui aura finalement lieu en mai 1744), Mariemont étant à proximité de la frontière française. Le contexte n’est dès lors pas propice au développement de la station thermale [Vanden Eynde].

 

Projet de fontaine à la source de Spa à Mariemont, 1743 (AGR, « Conseil des Finances », 2163)

Après le conflit, des projets d’extension de la station thermale sont soumis à Charles de Lorraine, gouverneur général des Pays-Bas. En 1750, le chirurgien Hochstein propose de construire une maison à proximité de la fontaine de Spa. En 1757, P.-J. Laurent demande la permission pour construire à Mariemont une hôtellerie à l’effet d’y recevoir les seigneurs qui iront prendre les eaux minérales [Hubinont, 1898]. La station thermale se développe très lentement mais la volonté de faire un jour de Mariemont la rivale de Spa demeure à l’esprit du gouvernement.

C’est alors qu’en août 1773, la fontaine d’eau minérale disparaît…

Quand l’extraction du charbon tarit les sources de toute une région…

Le 16 août 1773, à huit heures du matin, le surtintendant du domaine de Mariemont, Gamond, constate que la source d’eau minérale est tarie. Dans une lettre du 17 août adressée à Charles de Lorraine, le surtintendant indique que la source est rentrée dans la terre en faisant un petit bruit et n’est plus reparue [AGR, Conseil des Finances, 5035. Toutes les citations suivantes sont extraites du même dossier].

Pour Gamond le coupable est tout désigné. Il s’agit du charbonnage du nommé Drion dont les fosses sont situées dans le bois de la Heest. Ce dernier se trouve à peu de distance de la source thermale. Les ouvriers-mineurs auraient creusé trop profondément et percé les réservoirs souterrains ce qui aurait abaissé le niveau de l’eau et tari la fontaine minérale.

Détail du plan du domaine de Mariemont, 1776 (AGR, « Conseil des Finances », 5035).

Il prend également pour preuve que récemment [en 1772], plusieurs fontaines des villages situées aux alentours du charbonnage ont été taries et qu’à l’Abbaye de l’Olive toute proche, la fontaine principale ainsi que deux étangs ont été asséchés à cause des travaux souterrains du charbonnage. Ce dernier ne prendrait aucune précaution pour éviter les poches d’eau et préserver l’approvisionnement en eau des habitants de la surface.

Gamond conclut sa lettre au prince de Lorraine en lui conseillant de faire adopter un règlement interdisant aux houillères de s’approcher des sources restantes afin de préserver celles-ci:

Quel regret, monseigneur, de n’avoir pas prévu tous les accidents et de manquer d’eau dans une maison royale comme celle-cy. Il est plus que tems d’y porter remède. Un règlement fait à ce sujet, pour que tous les mineurs ne puissent approcher que d’une certaine distance des sources de cette maison royale et même des villages car l’eau est plus nécessaire à la vie que la houille.

Le gouvernement mène l’enquête

Rapidement, le gouvernement central dépêche sur place une commission d’enquête chargée d’éclaircir la situation, de déterminer si oui ou non les charbonnages sont responsables et quelles sont les mesures à adopter pour protéger l’approvisionnement en eau du domaine et des villages environnants.

Le 20 août, les membres de la commission arrivent à Mariemont. Il s’agit de l’auditeur de la Chambre des Comptes Charvet, du Conseiller avocat fiscal au Conseil du Hainaut Pépin, du surintendant Gamond, du contrôleur des bâtiments du domaine de Binche Merlin et de Jean Denis, regard juré des houillères du département de Mons. Entre le 20 et le 21, ils interrogent 10 témoins et examinent les travaux des houillères.

Le rapport du regard juré des houillères Denis et du niveleur Godard est alarmant:

Nous ne pouvons dissimuler que suivant le rapport et les dépositions de ces deux experts, il paroit y avoir du danger à laisser continuer les travaux dans ces parties. Le cours de ces sources au-dessus de leur réservoir étant incertain, il seroit possible que Drion les rencontrat et changea leur direction, d’ailleurs les terres dans lesquelles ils travaillent actuellement sont si meubles qu’il est dangereux que ses excavations n’occasionnent quelques affaissemens qui pourroient préjudicier aux sources ou les dévoier.

De plus, la commission craint que la situation s’aggrave lorsque les charbonnages de la région auront installé des « machines à feu » (des pompes d’exhaure):

L’expérience enseigne que depuis l’établissement des machines à feu pour rendre le travail du charbonnage plus aisé et qui tirent des eaux en quantité du sein de la terre, plusieurs fontaines et puits ont tari quoiqu’éloignés de plusieurs lieues. Les mêmes effets ont été causés dans les environs et les lieux les plus prochains de Marimont par le travail du charbonage facilité par des simples conduits pour la décharge des eaux de niveaux, la proximité du charbonage de Morlanwez aux autres sources ou réservoirs de Marimont, la raison physique tout enfin fait appréhender pour le danger et la perte de ces autres sources. En un mot, il n’est pas de particulier qui souhaitant conserver ses sources d’eau et qui se trouveroit dans les mêmes circonstances continueroit ou permettroit l’extraction du charbonage.

Pour les membres de la commission, la menace causée par les charbonnages est réelle. Il faut que le gouvernement central interdise immédiatement l’extraction du charbon à proximité du domaine de Mariemont afin de préserver les eaux souterraines. L’extraction est donc arrêtée jusqu’à nouvel ordre.

Et la source d’eau minérale ?

Pour les membres de la commission, les eaux minérales de Mariemont semblent définitivement perdues. L’avidité d’un entrepreneur charbonnier a compromis l’avenir de la région en tant que station thermale. L’intérêt privé de quelques-uns a primé sur celui du plus grand nombre.

Le tarissement de la fontaine minérale a été occasionné par l’engloutissement de ses eaux dans les travaux des houillières exploitées sur le territoire de la Hestre, seigneurie d’Haine-Saint-Pierre. Cette fontaine venoit d’être réparée complettement pour donner au public un usage facile et assûré de ses eaux minérales qui, déjà bien connues dans les environs, promettoient par un concours de circonstances les plus favorables de devenir d’une utilité plus générale. L’exploitation du charbonnage d’Haine-St-Pierre qui ne peut être profitable qu’à quelques particuliers, a privé le public d’une ressource aussi avantageuse que rare et a enlevé à ces environs la perspective que leur offroit l’accroissement de la célébrité de ces eaux.

D’ailleurs dans une lettre adressée à Charles de Lorraine par Gamond le 28 août 1773, ce dernier ne peut que constater ironiquement que tout projet pour restaurer la source d’eau minérale est voué à l’échec. Celle-ci est irrémédiablement perdue:

Et quant à la digue dont vous me parlez que l’on pourroit construire dans la fosse pour rendre la source de la fontaine minérale (la pierre philosophale ou la quadrature du cercle), je ne puis m’empêcher de vous dire qu’il faut avoir perdu l’esprit pour faire une telle proposition.

Sources:

Archives générales du royaume de Belgique (Bruxelles), « Conseil des Finances », 5035.

Hubinont O., Notice sur les eaux minérales de Mariemont, Binche, 1898.

Van den Eynde M., Histoire de Morlanwelz, site internet de la commune de Morlanwelz (http://www.morlanwelz.be/t_loisirs/tourisme/histoire/l-histoire-de-morlanwelz-par-m-vanden-eynde)

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