Archives pour la catégorie Lectures et opinions

Des lectures, des opinions et des analyses en rapport à l’environnement

En toute digression #2. Exploiter les ressources minières des corps célestes ? Vers l’infini et au-delà !

La course aux ressources minières des corps célestes est désormais une réalité sur laquelle il faut compter et sort du champ de la science-fiction. En 2015, les États-Unis d’Amérique promulguent une loi permettant à tout citoyen américain de commercialiser les ressources minières des astéroïdes dès qu’elles entrent en sa possession (U.S. Commercial Space Launch Competitiveness Act, 25/11/2015). Récemment, le Premier ministre du Grand-duché de Luxembourg, Étienne Schneider, a annoncé son intention de faciliter l’accès aux matières minérales des astéroïdes et des objets célestes proches de l’orbite terrestre (NEOs Near Earth Objects) pour toutes les entreprises à condition que celles-ci établissent leurs sièges dans le Grand-duché.

Au-delà du sentiment d’incrédulité qui peut submerger certains à la lecture de ces lignes, la conquête de l’espace par des entreprises minières ne doit pas laisser indifférent et ne doit pas être évacuée par les sciences humaines et sociales. En effet, ce qui se joue n’est rien moins que l’avenir de l’Humanité en tant qu’espèce maîtrisant le voyage spatial. Souhaitons vraiment que les corps célestes et leurs ressources soient privatisés au profit de quelques-uns ou bien que ceux-ci soient des biens communs à toute l’Humanité ?

Exploiter les ressources minières des corps célestes ? Petit aperçu historique de la question

La question de l’exploitation des astéroïdes et des autres corps célestes est liée à celle de leur colonisation par les êtres humains. Celle-ci est ancienne mais acquiert de l’importance dès la fin du 19e siècle avec le développement des recherches sur les fusées. Pour les pionniers de ce domaine comme Konstantin Tsiolkovsky, Hermann Oberth ou Robert Goddard, les fusées qu’ils développent doivent permettre, à long terme, à l’Humanité de partir à la conquête de l’espace. La colonisation des corps célestes suppose l’accès à des ressources, notamment minières, pour assurer la survie des établissements spatiaux [LEWIS, 1997].

L’idée d’exploiter les gisements minéraux des corps célestes apparaît au même moment dans les oeuvres de science-fiction. Dans un article publié en 2014, le « paléofuturologue » Matt Novak cite un passage de la nouvelle de Garrett Serviss Edison’s Conquest of Mars parue en 1898 :

« I shall never forget the sight, nor the exclamations of wonder that broke forth from all of us standing around, when the yellow gleam of the precious metal appeared under the star dust » (The Precious Metal Discovered).

L’histoire raconte comment une expédition humaine en route vers la planète rouge pour se venger d’une attaque martienne découvre un avant-poste minier sur un astéroïde contenant de l’or. L’attrait pour les richesses contenues dans les astéroïdes et les autres corps célestes est donc relativement ancienne.

Après la Seconde guerre mondiale et surtout à partir des années 1950, la course vers l’espace qui se joue entre les deux puissances de la période, les USA et l’URSS, relance l’idée d’exploiter les ressources minières des corps célestes. Déjà en 1962, le vice-président américain Lyndon Johnson déclare au public de la Seattle World’s Fair :

« Someday we will be able to bring an asteroid containing billions of dollars worth of critically needed metals close to Earth to provide a vast source of mineral wealth to our factories »

Les choses s’accélèrent dans les années 1960 avec les premiers vols spatiaux habités. L’accès de l’Humanité à l’ère spatiale engendre de nouveaux espoirs telles la colonisation de l’espace par les êtres humains ou l’exploitation de nouvelles ressources, mais aussi de nouvelles craintes comme l’installation en orbite d’armes de destruction massive. Pour apaiser ces tensions, un traité est adopté en 1967 par l’Organisation des Nations Unies et est ratifié par une majorité des nations dont les USA et les membres de l’ex-URSS. Son application est assurée par l’United Nations Office for Outer Space Affaires (UNOOSA).

L’Outer Space Treaty de 1967 prévoit dans son article 1 que :

« l’exploration et l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, doivent se faire dans le bien et dans l’intérêt de tous les pays, quel que soit le stade de leur développement économique ou scientifique; elles sont l’apanage de l’humanité tout entière »

L’article 2 interdit toute appropriation des corps célestes :

« L’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, ne peut faire l’objet d’appropriation nationale par proclamation de souveraineté, ni par voie d’utilisation ou d’occupation, ni par aucun autre moyen »

Bien que le but principal de ce traité soit d’empêcher l’installation en orbite terrestre d’armes nucléaires et d’installations militaires, ses deux premiers articles empêchent toute appropriation des corps célestes, et par extension de leurs ressources, par un État. L’espace apparaît comme un bien commun à l’Humanité toute entière et le traité « force » les nations terrestres à la coopération et à partager leurs découvertes pour le bien de tous. Cette volonté de coopération peut s’expliquer par le contexte tendu entre les USA et l’URSS durant les années 1960 (la crise des missiles de Cuba a lieu en 1962) et l’imminence de l’aboutissement de leurs programmes spatiaux respectifs (la mission Apollo 11 alunit en juillet 1969).

Le traité de 1967 est complété par le Moon Agreement en 1979. Celui-ci régule l’utilisation future de la Lune et des autres corps célestes par les nations terrestres. L’article 11 vise explicitement les ressources minières :

 » 1. La Lune et ses ressources naturelles constituent le patrimoine commun de l’humanité, qui trouve son expression dans les dispositions du présent accord, en particulier au paragraphe 5 du présent article.

2. La Lune ne peut faire l’objet d’aucune appropriation nationale par proclamation de souveraineté, ni par voie d’utilisation ou d’occupation, ni par aucun autre moyen.

3. Ni la surface ni le sous-sol de la Lune, ni une partie quelconque de celle-ci ou les ressources naturelles qui s’y trouvent, ne peuvent devenir la propriété d’États, d’organisations internationales intergouvernementales ou non gouvernementales, d’organisations nationales ou d’entités gouvernementales, ou de personnes physiques. L’installation à la surface ou sous la surface de personnel ou de véhicules, matériel, stations, installations ou équipements spatiaux, y compris d’ouvrages reliés à sa surface ou à son sous-sol, ne crée pas de droits de propriété sur la surface ou le sous-sol de la Lune ou sur une partie quelconque de celle-ci. Les dispositions qui précèdent sont sans préjudice du régime international visé au paragraphe 5 du présent article.

4. Les États parties ont le droit d’explorer et d’utiliser la Lune, sans discrimination d’aucune sorte, dans des conditions d’égalité et conformément au droit international et aux dispositions du présent accord.

5. Les États partes au présent accord s’engagent à établir un régime international, y compris des procédures appropriées, régissant l’exploitation des ressources naturelles de la Lune lorsque cette exploitation sera sur le point de devenir possible. Cette disposition sera appliquée conformément à l’article 18 du présent accord.

6. Pour faciliter l’établissement du régime international visé au paragraphe 5 du présent article, les États parties informent le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, ainsi que le public et la communauté scientifique internationale, autant qu’il est possible et réalisable, de toutes ressources naturelles qu’ils peuvent découvrir sur la Lune.

7. Ledit régime international a notamment pour buts principaux:

a) D’assurer la mise en valeur méthodique et sans danger des ressources naturelles de la Lune;

b) D’assurer la gestion rationnelle de ces ressources;

c) De développer les possibilités d’utilisation de ces ressources; et

d) De ménager une répartition équitable entre tous les États parties des avantages qui résulteront de ces ressources, une attention spéciale étant accordée aux intérêts et aux besoins des pays en développement, ainsi qu’aux efforts des pays qui ont contribué, soit directement, soit indirectement, à l’exploration de la Lune »

Le Moon Agreement a été ratifié par seulement 17 États. Les USA et l’URSS, les deux principales nations maîtrisant le vol spatial de l’époque ne l’ont pas ratifié. Ce refus du Moon Agreement par un grand nombre d’États peut s’expliquer par les mesures contenues dans l’article 11. Ce dernier prévoit que toutes les ressources naturelles découvertes sur la Lune, et par extension sur n’importe quel corps céleste, appartiennent à l’Humanité entière et ne peuvent faire l’objet d’aucune appropriation personnelle et d’aucun droit de propriété. Il ne s’agit pourtant que d’un régime transitoire, le traité prévoyant que la communauté internationale adopte une loi régulant l’exploitation des ressources minières des corps célestes. Toutefois, là aussi, le Moon Agreement indique que cette future législation doit prévoir la juste répartition des ressources extraites des corps célestes entre toutes les nations de la Terre. Ces dispositions restreignent l’exploitation des ressources naturelles de l’espace à des fins publiques ou privées en érigeant les corps célestes au rang de bien commun de l’Humanité.

Les projets d’exploitation des ressources minières des corps célestes auraient pu demeurer irréalistes d’un point de vue technique et financier mais les besoins toujours croissants du monde moderne en minéraux, surtout à partir des années 2000, l’épuisement des gisements, les difficultés importantes qu’éprouvent les compagnies minières à trouver de nouveaux gisements facilement exploitables, les coûts engendrés par l’exploitation de gisements médiocres et/ou difficiles d’accès, les contestations environnementales et sociales restreignant les projets miniers ainsi que l’envolée des prix des métaux et des minéraux rendent désormais envisageables la conquête de l’espace par les sociétés minières.

La nouvelle ruée vers l’or ? Le secteur minier à la conquête de l’espace !

Les projets miniers spatiaux ne devraient pas nous étonner car ils figurent dans l’imaginaire collectif depuis plusieurs décennies. Les récits de science-fiction abordent souvent la question, que ce soit dans la littérature, le cinéma (je pense notamment à Alien et à Blade Runner) ou les séries télévisées. Un des héros de la saga Star Wars, le fondateur de la règle des deux de l’ordre Sith (un maître qui possède le pouvoir, un apprenti qui le convoite), Darth Bane, est un ancien mineur. L’exploitation minière des corps célestes est une composante essentielle, si pas principale, de la plupart des jeux vidéo de science-fiction. La thématique transparaît dans des jeux de rôle populaires comme Mass Effect, Dead Space ou Knights of the Old Republic mais ce sont surtout les jeux de gestion comme Stellaris ou Homeworld qui accordent le plus de place à l’extraction des gisements miniers des corps célestes. Dans la plupart de ces jeux de gestion, l’extraction des minéraux des astéroïdes constitue le socle principal, si pas l’unique, dans l’économie de toute civilisation galactique. Enfin dans un jeu en ligne comme EVE Online, la prospection minière peut constituer l’activité principale de certains joueurs.

Dans la réalité, plusieurs projets existent et certains sont sur le point de se concrétiser. Deux compagnies minières se partagent pour l’instant le (futur) marché des ressources minières spatiales: Deep Space Industries et Planetary Resources. Fondées respectivement en 2013 et en 2010, ces deux sociétés prévoient d’entamer l’exploitation minière des corps célestes proches de la Terre (Near Earth Objects) dans le courant des années 2020.

Pour « vendre » leurs projets et attirer les investisseurs, ces compagnies tablent sur l’estimation de la valeur des astéroïdes. Planetary Resources estime par exemple la valeur de l’astéroïde Ryugu, composé principalement de nickel, de fer, de cobalt et d’eau, à 95 milliards de dollars. Ce montant, s’il s’avère exact, couvrirait largement les investissements consentis pour en assurer l’exploitation. Ces chiffres ont, dans tous les cas, de quoi attiser les convoitises. Un réseau d’investisseurs spécifiquement dédié au secteur spatial privé, le Space Angels Network, a vu le jour en 2007 et soutient activement la recherche et le développement de l’industrie minière spatiale.

Les méthodes d’exploitation en sont encore au stade de l’expérimentation. Deep Space Industries (DSI) prévoit d’utiliser ses satellites Prospector-X et son vaisseau Prospector-1 pour déterminer quels sont les astéroïdes susceptibles d’être exploités comme le montre la vidéo d’entreprise ci-dessous. Planetary Resources prévoit quant à elle de repérer les corps célestes prometteurs grâce à un réseau de petits télescopes spatiaux ARKYD. Toutes deux prévoient soit d’exploiter les gisements in situ soit de rapprocher un astéroïde suffisamment près de l’orbite terrestre. À très long terme, DSI et Planetary Resources envisagent d’extraire le carburant et les matières premières nécessaires au ravitaillement de leurs flottes de vaisseaux miniers, à la construction de stations de raffinage et, pourquoi pas, à la création des premières colonies humaines dans l’espace. En parallèle à leurs activités minières, DSI et Planetary Resources effectuent des opérations de sous-traitance dans l’entretien des satellites de communication.

Enjeux et implications de l’exploitation minière des corps célestes: espace public ou espace privé ?

Plusieurs questions se posent quant aux implications et aux enjeux de l’exploitation minière des corps célestes. On peut se demander si la vaste quantité de matériel, de matières premières dont les combustibles fossiles, d’efforts et d’argent nécessaires pour mener une telle entreprise est bien utile à la société et ne pourrait pas être employées à meilleur escient, par exemple dans le secteur des énergies renouvelables ou du recyclage ?

Les risques peuvent également être importants. Entre autres choses, est-ce qu’approcher un astéroïde de l’orbite terrestre n’est pas dangereux pour les habitants de la surface ? N’y-a-t-il pas de risque de le voir chuter vers la Terre et causer des dégâts ? Il faudrait donc prévoir que ce type d’astéroïde soit suffisamment petit pour ne pas causer de dégâts et puisse se désintégrer lors de son entrée dans l’atmosphère. Mais pour imposer de telles mesures aux industriels, une institution de régulation internationale devrait être mise en place or ce n’est pas le cas actuellement.

L’aspect juridique d’une telle exploitation pose aussi question. L’Outer Space Treaty de 1967 et le Moon Agreement de 1979 interdisent strictement toute appropriation des corps célestes par un État ou une entreprise privée mais qu’en est-il des matières qu’ils contiennent ? Le Moon Agreement, comme on l’a vu, prévoit ce type de cas mais il n’a été ratifié que par 17 pays. De nouvelles législations spécifiques devraient voir le jour. Les USA ont adopté une mesure semblable en 2015 avec l’US Commercial Space Launch Competitiveness Act et le Luxembourg est en passe d’adopter une législation similaire par le biais de son initiative Space Resources. Ces lois, en permettant à des entreprises privées de posséder les matières extraites des corps célestes et de les commercialiser à leur profit, contreviennent totalement aux principes de bien commun et d’égalité de l’usage de l’espace pour l’ensemble des nations terrestres contenus dans les traités de 1967 et de 1979. Toutefois, les USA et le Luxembourg basent leur justification sur la similitude entre l’espace et les eaux internationales. Les eaux internationales ne peuvent faire l’objet d’aucune revendication de souveraineté mais la pêche y est permise et le produit de cette pêche appartient aux entrepreneurs. Il devrait donc en être de même pour les astéroïdes et les corps célestes. Il existe également un précédent juridique car, aussi bien les USA que l’URSS ont vendu des roches lunaires et du régolithe rapportés sur Terre alors que la Lune et les matières qu’elle contient sont censées être le bien commun de l’Humanité. Là aussi, un débat public devrait avoir lieu, sous l’égide d’une institution internationale comme l’ONU par exemple, pour statuer sur l’aspect juridique de l’exploitation minière des corps célestes.

Le déséquilibre géopolitique qu’engendrerait l’exploitation des ressources minières des corps célestes suscite également des craintes. Le problème de la loi américaine de 2015 et de la future loi luxembourgeoise réside dans le fait qu’elles sont unilatérales et incomplètes. Dans un article paru en janvier 2016, le journaliste Clive Thompson constate que le Commercial Space Launch Competitiveness Act de 2015 dit que les citoyens américaines peuvent « posséder, acquérir, transporter, utiliser et vendre » les ressources d’un astéroïde à partir du moment où ils les ont extraites mais la loi ne prévoit l’établissement d’aucune administration chargée d’octroyer des permis d’exploitation et/ou des concessions minières. La loi américaine va encore plus loin en affirmant que le droit de propriété est acquis dès qu’un citoyen ou une entreprise américaine a détecté la présence de métaux ou de minéraux utiles dans un astéroïde. Thompson pose alors la question suivante: But what if China and Russia have different ideas – and different laws for their own citizens ? En effet, l’exploitation commerciale et minière des corps célestes pourrait facilement être la cause de tensions internationales sur Terre. Les enjeux économiques, surtout les estimations sur la valeur des matières premières contenues dans les astéroïdes s’avèrent exactes, sont importants et sans commune mesure. La solution à ce problème inédit pourrait résider dans la création d’un organe de régulation et de réglementation international en charge de ces questions. Dans le cas contraire, selon Thompson et je partage son avis, it’ll be Star Wars for real with trillions in nickel and cobalt in the balance.

Une autre question qui se pose, c’est la manière dont l’Homme envisage l’espace et son rapport à la Nature. Le risque est grand de voir se dérouler dans l’espace un nouveau Gold Rush et de voir le système extractiviste s’étendre hors des limites terrestres. On peut comprendre que les sommes en jeu, l’attrait financier mais aussi l’absence de contestations sociales et environnementales (personne ne va bloquer les vaisseaux miniers dans l’espace) constituent un incitant pour les compagnies minières et les investisseurs privés. C’est également un moyen pour les tenants du business as usual de perpétuer nos modes de vie ainsi que la société industrielle contemporaine en lui fournissant les matières dont elles commencent à manquer dangereusement sur Terre. Il s’agirait dans ce cas d’une fuite en avant pour éviter que le système actuel s’écroule. Mais l’attrait de l’espace peut également se comprendre sous l’angle de l’aventure. L’espace, comme les fonds marins et le sous-sol, constitue un des derniers lieux d’aventure pour l’être humain dès lors que celui-ci a conquis les terres, les mers et les airs. De plus, face à la crise environnementale et climatique sans précédent à laquelle le monde entier se voit confronté, l’expansion de l’Humanité vers l’espace peut apparaître comme une porte de sortie, une bouée de sauvetage ou l’occasion de faire entrer l’Homme dans une nouvelle ère pour certains.

Somme toute, la question de l’exploitation minière des corps célestes interroge l’Homme sur la manière dont il s’envisage dans le système solaire et dans l’espace, au présent et dans le futur. Doit-on demeurer confiner sur Terre, une planète aux ressources de plus en plus limitées, ou bien permettre à l’Humanité de se développer hors de la planète-mère dans un espace aux ressources apparemment illimitées ? Mais surtout, est-ce que ce développement doit se faire dans un cadre privé ou bien au nom de l’Humanité dans son entièreté. L’espace est-il le bien de tous ou le bien de quelques-uns ? Je conclurai en citant un extrait du premier épisode de la série animée Albator, le corsaire de l’espace diffusée entre 1978 et 1979 et qui résume bien le sentiment qui peut submerger certains, celui d’une Humanité au bord du gouffre et confrontée aux limites terrestres.

« Lorsque toutes les mers du globe eurent disparus, les Hommes pensèrent que la fin du monde était proche. Ils se désespérèrent, sans même songer aux richesses que l’espace infini pouvait encore leur offrir. Il leur aurait suffi de lever les yeux vers le ciel mais ils en avaient perdu l’habitude. Seule une poignée d’hommes, dont j’étais, eut le courage d’aller explorer la mer du dessus qui pouvait encore sauver l’humanité. Alors les autres ricanèrent en disant : « Ce sont des fous qui courent après un rêve irréalisable » et nous avons été considérés comme des hors-la-loi »

Albator, le corsaire de l’espace, introduction de l’épisode 1, 1978.

Sources juridiques

U.S. Commercial Space Launch Competitiveness Act, 25/11/2015 (https://www.congress.gov/bill/114th-congress/house-bill/2262/text)

The Outer Space Treaty, 1967 (http://www.unoosa.org/oosa/en/ourwork/spacelaw/treaties/introouterspacetreaty.html)

The Moon Agreement, 1979 (http://www.unoosa.org/oosa/en/ourwork/spacelaw/treaties/travaux-preparatoires/moon-agreement.html)

Sitographie

Space Resources, site officiel du Gouvernement du Grand-duché de Luxembourg: http://www.spaceresources.public.lu/en/index.html

Site de Deep Space Industries: https://deepspaceindustries.com/

Site de Planetary Resources: http://www.planetaryresources.com/#home-intro

Bibliographie indicative

JAHKU R., PELTON J. N. et NYAMPONG Y. O. M., Space mining and its regulation, Springer-Praxis, 2016.

LEWIS J. S., Asteroid mining 101. Wealth for the new space economy, Deep Space Industries Inc., 2014.

LEWIS J. S., Mining the sky. Untold riches from the asteroids, comets and planets, Basic Books, 1997.

Publicités

Compte rendu. Chad Montrie, « To save the land and people. A history of opposition to surface coal mining in Appalachia », Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2003

L’extraction du charbon peut s’opérer de différentes manières. L’exploitation peut être souterraine (comme pour les charbonnages belges) ou à ciel ouvert. Les mines de charbon à ciel ouvert ressemblent généralement à d’immenses carrières. La couverture, le sol est enlevé et un énorme trou est creusé. Mais une autre méthode d’extraction peut être utilisée, notamment en milieu montagneux, celle du mountain top removal. Cette dernière consiste à « enlever le sommet de la montagne » au moyen d’explosifs afin d’atteindre les couches de charbon qu’elle renferme. Les engins miniers creusent alors progressivement la montagne jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de celle-ci. Une autre montagne, artificielle celle-ci, est créée à côté de la première montagne par l’empilement des matières stériles et des déchets miniers résultant de l’extraction.

Mountain top removal dans une mine de charbon des Appalaches. Source: Duke University
Mountain top removal dans une mine de charbon des Appalaches. On observe bien que la montagne est progressivement « rognée » par les engins de chantier. Source: Duke University

Le procédé du mountain top removal est appliqué dans les Appalaches depuis les années 1960-1970. Progressivement, cette chaîne montagneuse disparaît, détruite par les compagnies charbonnières. Les effets de cette méthode d’exploitation sont visibles depuis l’espace. Grâce au Google Timelapse, on peut visualiser l’impact de l’extraction du charbon dans les Appalaches depuis le milieu des années 1980 jusqu’à nos jours. Le résultat est effarant. La vidéo ci-dessous montre également les conséquences environnementales du mountain top removal (à partir de 1:43)

On l’imagine, le mountain top removal, par son impact environnemental important, est loin de laisser indifférents les habitants des régions charbonnières des Appalaches. Dès les débuts de l’exploitation à ciel ouvert intensive de la région, des mouvements d’opposition se forment et contestent la poursuite de l’extraction. C’est à l’histoire de ces mouvements que nous convie l’ouvrage de Chad Montrie, professeur d’histoire à l’Université du Massachussetts à Lowell, To Save the land and people. A history of opposition to surface coal mining in Appalachia.

La chaîne des Appalaches. Source: University of Michigan
          La chaîne des Appalaches. Source: University of Michigan

Paru en 2003 aux éditions de l’Université de Caroline du Nord, To save the land and people est la version remaniée d’une thèse d’histoire soutenue à l’Ohio State University en 2001. Structuré en 9 chapitres, l’ouvrage étudie une thématique encore peu présente dans l’historiographie minière à savoir les mouvements d’opposition et de contestations aux industries extractives.

511kh9pmtsl-_sx306_bo1204203200_

Montrie centre son analyse sur les mouvements formés par les agriculteurs et les populations locales depuis les débuts de l’exploitation à ciel ouvert du charbon à l’échelle industrielle dans les Appalaches dans les années 1930 jusqu’à l’apparition et au développement du mountain top removal dans les années 1970. Il s’agit donc d’une étude des mouvements environnementalistes locaux. Montrie montre que loin d’être l’apanage des « élites urbaines », la défense de l’environnement, du cadre de vie, de la beauté naturelle fait également partie des préoccupations des populations des zones rurales, des agriculteurs et des milieux ouvriers. Toutefois, les revendications émises par ces mouvements locaux insistent essentiellement sur la menace économique que représente l’exploitation du charbon à ciel ouvert pour les autres activités, notamment pour l’agriculture, et sur la sauvegarde de leurs maisons et de leur habitat.

Après un premier chapitre d’introduction présentant l’histoire sociale, économique et environnementale de cette région montagneuse, les chapitres suivants placent la focale sur le développement des mouvements d’opposition à l’exploitation à ciel ouvert du charbon depuis ses premières expressions en Ohio et en Virginie occidentale dans les années 1930 jusqu’aux mouvements environnementalistes influents qui ont tenté d’interdire l’exploitation à ciel ouvert en Pennsylvanie et au Kentucky dans les années 1960.

La contestation démarre d’abord au sein des milieux agricoles directement touchés par les dégradations commises par l’extraction du charbon à ciel ouvert au début du 20e siècle. En retirant la couverture végétale du sol ou le sol tout entier afin d’exploiter les gisements de charbon, les sociétés minières causent d’énormes dégâts environnementaux. Elles favorisent l’érosion et peuvent parfois entraîner des glissements de terrains dévastateurs, Montrie citant le cas de plusieurs maisons et villages ensevelis sous les gravats. Rapidement, des syndicats agricoles tentent de faire adopter des lois et des mesures de régulation de ce type d’activité extractive dans les différents États traversés par les Appalaches. Dans les zones plus montagneuses, ce sont toutes les couches de la population qui s’allient pour défendre leur cadre de vie contre les compagnies charbonnières. Dans les années 1950-1960, de nombreux étudiants et des environnementalistes s’impliquent dans la préservation des Appalaches faisant d’un problème local une question nationale. Toutefois, le succès n’est jamais au rendez-vous pour ces mouvements et le Surface Mining Control and Reclamation Act adopté en 1977 par l’État fédéral n’impose qu’un cadre de régulation minimum et insuffisant pour gérer les dégradations engendrées par les exploitations de charbon à ciel ouvert.

Dans son étude, Montrie aborde l’histoire des conflits environnementaux liés aux mines de charbon à ciel ouvert de façon chronologique. Il illustre avec profit cette histoire en mentionnant et en expliquant les actes de sabotage menés par les opposants, les confrontations parfois violentes survenues entre compagnies minières et populations locales et cite abondamment des témoignages des habitants des Appalaches. Il montre surtout les difficultés rencontrées par ces mouvements pour porter leurs demandes devant les institutions administratives, législatives et judiciaires face au lobby des compagnies minières puissantes aux comptes en banque bien fournis, capables de s’entourer d’une armée juristes compétents et de faire pression auprès des représentants politiques locaux, régionaux et fédéraux. Face à cette situation compliquée et à des « adversaires » aux ressources apparemment illimitées, les mouvements environnementaux s’épuisent rapidement et échouent à faire réguler l’extraction du charbon dans les Appalaches. L’échec de ces mouvements environnementaux est patent lorsque à partir des années 1970 la pratique du mountain top removal se répand dans les Appalaches sans qu’aucune régulation efficace pour contrer ou même seulement atténuer les dégradations commises par ce procédé soit adoptée par les États et au niveau fédéral.

Montrie indique également que l’argument phare employé par les compagnies minières afin de justifier leurs agissements, à savoir que la destruction du paysage et de la nature sont le prix à payer (fair price) pour créer de l’emploi et permettre le développement de l’économie locale ne tient plus la route depuis les années 1950. Depuis cette décennie et jusqu’à nos jours, l’extraction du charbon se mécanisent et s’automatisent de plus en plus et nécessitent de moins en moins de main d’oeuvre. L’argument selon lequel les sociétés charbonnières sont des pourvoyeuses d’emploi ne tient plus la route. Pire, en dégradant irrémédiablement les terres, elles compromettent l’avenir économique, social et environnemental des Appalaches. C’est là une des grandes forces et l’un des grands enseignements de l’ouvrage de Montrie.

En définitive, cet ouvrage est très important pour l’historiographie environnementale minière et devrait figurer dans toute bibliothèque de chercheur intéressé par cette thématique. De plus, l’ouvrage offre des clés de lecture pour comprendre les enjeux actuels liés aux industries extractives. L’échec (ou bien l’échec à venir) des mouvements de contestation contemporains comme ceux du Dakota Access Pipeline ou du Keystone XL ne sont pas inédits. Des expériences d’opposition à la marche en avant des industries extractives ont eu lieu dans le passé, ici dans les Appalaches, mais également ailleurs, notamment dans les bassins houillers de Belgique et du nord de la France. To save the land and people nous rappelle que, loin d’être les premiers à nous rendre compte des impacts environnementaux causés par les entreprises minières et à nous mobiliser pour tenter de les réguler et de les contrer et surtout bien loin de n’être que l’apanage des « élites » et des « bobos écolo-gauchistes » comme certains voudraient nous le faire croire, d’autres avant nous, de tous milieux sociaux et économiques, se sont émus de voir leur cadre de vie dénaturé et ont essayé de préserver leur environnement. Un ouvrage à lire et/ou à découvrir.

MONTRIE ChadTo save the land and people. A history of opposition to surface coal mining in Appalachia, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2003 (ISBN 0-8078-5435-2).

En toute digression #1. Exploiter les ressources minières sous-marines ?

Cher(e) lecteur/lectrice,

Pour débuter la série des « En toute digression », des petits billets « allégés », j’ai choisi de te parler d’un sujet qui me tient à coeur, celui de l’exploitation des ressources minières sous-marines. Je vois déjà les larmes de reconnaissance qui coulent de tes yeux gonflés d’émotion. Je t’en prie ne me remercie pas pour ce shoot émotionnel. C’est bien la moindre des choses que je puisse faire pour égayer ton quotidien. Mais trêve d’effusion. Cessons de digresser et entrons dans le vif du sujet de ce premier billet d’ « En toute digression ». En route vers les grands fonds marins!

giphy

Exploitation minière des fonds marins ? De quoi parle-t-on ?

Définition et ressources exploitables

L’exploitation minière des fonds marins ou Deep Sea Mining (DSM) désigne les procédés d’extraction des ressources minérales situées à plus de 200-300 mètres de profondeur en milieu océanique.

L’intérêt pour la France (surtout pour ses activités extractives) s’avère important car elle possède le deuxième territoire maritime au niveau mondial.

3 types de ressources minières sous-marines intéressent actuellement les gouvernements et les industries:

1. Les nodules polymétalliques

Les nodules polymétalliques sont des formations rocheuses de taille variable (entre 5 cm à 20 cm), présentant une forme globalement sphérique et situées généralement dans les plaines abyssales entre 3000 et 6000 mètres de profondeur.

Nodule polymétallique (Portugal)
    Nodule polymétallique (Portugal) Source: Wikimedia Commons

Ces nodules se forment très lentement. Leur croissance est estimée entre 1 et 10 millimètres par million d’année. Ils se créent par précipitation des éléments métalliques de l’eau circulant au fond des océans ou dans les hautes couches sédimentaires autour d’une roche ou d’un coquillage.

Leur composition varie en fonction de l’endroit où ils se sont formés mais ils sont généralement composés de manganèse, de silicium, de fer, de cobalt et de nickel. On peut également y trouver parfois des quantités infimes de terres rares (lithium, thallium, molybdène, tellure, etc.).

2. Les sulfures hydrothermaux

Les sulfures hydrothermaux (ou « fumeurs noirs ») sont situés à proximité des sources hydrothermales le long des dorsales océaniques entre 1500 et 5000 mètres de profondeur. Dans ces régions, l’eau pénétrant dans les couches superficielles de sédiments est chauffée à haute température (jusqu’à 400° C). Les éléments métalliques présents dans ces sédiments s’y dissolvent. L’eau chaude remonte ensuite rapidement vers le plancher océanique où l’eau est à environ 2° C. Au contact de l’eau froide, les éléments métalliques se précipitent pour former des accrétions minérales ayant la forme de cheminée.

Fumeur noir dans le bassin de Lau, îles Tonga. Source: Ifremer
     Fumeur noir dans le bassin de Lau, îles Tonga. Source: Ifremer

Au fil du temps, la zone d’accrétion peut couvrir plusieurs centaines de mètres de diamètre et contenir entre 5 à 17 millions de tonnes de roche minérale. Chaque zone d’accrétion est généralement éloignée des autres de plusieurs dizaines de kilomètres. Le nombre de zones exploitables dans le monde est estimé à 250.

La composition en métaux de ces roches est très variable selon les sites, et dans un même site, entre la cheminée et les roches qui l’environnent. Ces dépôts contiennent de grandes quantités de fer (20-40 % du total), de cuivre (10-20 %) et de zinc (10-20 %), ainsi que des quantités plus minimes d’argent, d’or, de cobalt, de plomb, de baryum, de cadmium, d’antimoine, de mercure, de terres rares, etc.

3. Les encroûtements cobaltifères

Les encroûtement cobaltifères se trouvent sur les monts sous-marins à une profondeur située entre 400 et 4000 mètres. Ce sont des « croûtes » dont l’épaisseur est très variable et contenant des éléments métalliques très variés: oxyde de fer et de manganèse, cobalt, platine, tellure mais aussi titane, vanadium, cérium, zirconium et phosphore.

Encroûtement cobaltifère près de Niau, archipel des Tuamotu. Source: Ifremer
Encroûtement cobaltifère près de Niau, archipel des Tuamotu. Source: Ifremer

Ils couvrent des surfaces de plusieurs km2 sur des reliefs sous-marins et des volcans immergés pour une surface estimée à 6,35 millions de km2, soit 1,7 % de la surface des océans. Leur extraction, très complexe, limite leur intérêt économique pour le moment.

D’autres ressources sont également prises en considération, notamment les phosphates marins qui peuvent servir d’engrais et les hydrates de méthane comme ressource énergétique.

Cadre réglementaire et législatif

Depuis le 17e siècle jusqu’au milieu des années 1950, les océans sont régis par le principe de la liberté des mers. Ce dernier limite les droits et la juridiction d’un État sur les océans à une étroite bande côtière le long de son littoral. Toutefois, à partir des années 1950, les océans sont exploités intensivement à une échelle inédite. Le pétrole « offshore » mais également les diamants (en Namibie par exemple), les granulats marins, l’étain (en Indonésie et en Thaïlande) sont extraits dans les eaux côtières (shallow waters), la pêche en eaux profondes, etc., se développent à des niveaux faisant craindre un épuisement rapide et irréversible des environnements marins. Les expéditions scientifiques mettent en lumière l’intérêt des nodules polymétalliques pour remplacer les gisements terrestres dont la qualité et la quantité tendent à se dégrader et les prix des métaux à s’envoler dans les années 1960 [BARDI, 2015].

L’Organisation des Nations Unies s’inquiète de ce problème et tient entre 1958 et 1973 trois conférences qui aboutissent à quatre conventions constituant le droit de la mer. En 1970, l’Assemblée des Nations Unies déclare les fonds marins et leur sous-sol, situés au-delà des juridictions nationales (hors des zones économiques exclusives ou ZEE), patrimoine commun de l’humanité et les place sous la gestion de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM basée en Jamaïque) en 1973. L’AIFM ne dispose de pouvoirs réels que depuis 1994 à la suite de l’entrée en vigueur de la Convention des Nations Unies sur le droit des mers (UNCLOS), ratifiée par 166 pays. C’est désormais l’AIFM qui octroie les permis d’exploration et d’exploitation des grands fonds marins. Toutefois, un véritable code minier des fonds marins n’existe pas encore et l’extraction du sous-sol marin en est encore à ses balbutiements.

Exploiter le sous-sol marin ? Un rêve ancien

Crainte de la pénurie et recherche de nouveaux gisements

La pénurie de combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz) et de métaux hante les esprits d’experts et de gouvernants depuis le 19e siècle. William Stanley Jevons et d’autres économistes politiques expriment leurs craintes de voir la société industrielle décliner par manque de ressources minérales et de charbon dans leurs travaux. Dans The Coal Question paru en 1865, Jevons résume le choix auquel la société britannique est confrontée à la suite de la diminution continue et exponentielle de ses ressources en charbon à deux options: soit une longue médiocrité marquée par le rationnement énergétique, soit une éphémère grandeur sous le sceau de l’abondance en charbon. C’est ce dernier choix que promeut l’économiste britannique. Ce bref rayonnement est censé permettre au pays d’atteindre un degré de développement et de bien-être suffisant pour pouvoir perdurer lorsque les ressources charbonnières viendront à manquer [BONNEUIL et FRESSOZ, 2013].

Alimenter en combustibles fossiles et en métaux et minéraux le système industriel et capitaliste des sociétés occidentales et « occidentalisées » devient une obsession pour les États. La découverte et la mise en exploitation de nouveaux gisements devient une priorité pour nombre de gouvernements comme en témoignent les nombreuses missions géologiques chargées de repérer les futurs chantiers d’extraction dans les territoires extra-européens menées à partir des années 1870 et durant une large partie du 20e siècle.

La période 1870-1914 se caractérise comme « l’ère de l’anxiété », pour reprendre le terme employé par l’historienne Rosalind Williams [WILLIAMS, 2014]. C’est durant cette période que l’idée d’exploiter les ressources minières des fonds marins se développe. La situation actuelle résulte en large partie du climat d’anxiété et de peur de la pénurie engendrés par la dépendance aux ressources minérales de nos sociétés.

Exploiter les ressources minières côtières et océaniques

L’extraction des matières minérales sous l’eau existe depuis longtemps. C’est le cas par exemple des mines de charbon de Whitehaven situées le long des côtes britanniques. Jars décrit ces mines dans ses Voyages métallurgiques publiés en 1774. À certains endroits, les galeries des mines de charbon de Whitehaven se prolongent jusqu’à 1500 mètres des côtes, en-dessous de la mer. Jars en dit ceci:

« Une partie des ouvrages, où l’on travaille chaque jour, se trouve, pendant près d’un quart de lieue, entièrement sous la mer; mais il n’y aucun danger, puisqu’on estime que les rochers qui sont entre l’eau et l’endroit où l’on travaille, ont plus de cent toises d’épaisseur » [JARS, 1774, p. 240].

Exploiter les ressources minières côtières est une réalité ancienne. Par exemple, les exploitations pétrolières « offshore » sont expérimentées en Californie dès les années 1890, les diamants des côtes namibiennes sont exploités à parfois plus de 100 mètres de profondeur par la société de Beers depuis les années 1960.

L’extraction des éléments métalliques présents dans les eaux océaniques est également un projet ancien. Déjà en 1872, des métallurgistes imaginent filtrer l’eau de mer pour en extraire l’or [LECAIN, 2009]. Dans les années 1920, le chimiste allemand Fritz Haber tente l’expérience mais celle-ci ne donne pas de suite [BARDI, 2015].

Exploiter les gisements à 20000 lieues sous les mers

L’exploitation des ressources minières sous-marines est également une composante de l’imaginaire collectif des sociétés industrielles occidentalisées. La thématique est présente notamment dans la littérature de science-fiction. Jules Verne imagine des « houillères sous-marines » situées dans un volcan immergé dont le charbon extrait par des mineurs équipés de scaphandres sert à alimenter le Nautilus du capitaine Nemo en électricité [VERNE, 1870].

Le Nautilus fait surface au coeur de la montagne immergée. Source: Wikisource

Arrivé au coeur du volcan, le capitaine tient ces propos au professeur Aronnax:

Aronnax: Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours. Vous êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n’en peut visiter les eaux. Mais, à quoi bon ce refuge ? Le Nautilus n’a pas besoin de port.

Nemo: Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d’électricité pour se mouvoir, d’éléments pour produire son électricité, de sodium pour alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps géologiques ; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles sont pour moi une mine inépuisable.

A: Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs ?

N: Précisément. Ces mines s’étendent sous les flots comme les houillères de Newcastle. C’est ici que, revêtus du scaphandre, le pic et la pioche à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n’ai pas même demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce combustible pour la fabrication du sodium, la fumée qui s’échappe par le cratère de cette montagne lui donne encore l’apparence d’un volcan en activité [VERNE, 1870, partie 2, ch. X].

La volonté d’exploiter le fond des océans se développe comme on le voit dès le 19e siècle. Elle constitue le socle sur lequel les projets actuels s’articulent.

L’exploitation des fonds marins, un projet d’actualité

Des projets actuels ? Le cas de Nautilus Minerals

La demande sans cesse croissante en minéraux, la dégradation en qualité et en quantité des gisements terrestres ainsi que les pressions exercées par les compagnies minières auprès des gouvernements incitent de plus en plus ces derniers à chercher de nouveaux gisements exploitables. Les demandes de permis de recherche exploratoire visant les ressources minérales en milieu marin profond sont en pleine expansion depuis les années 2000.

Bien que l’exploitation minière sous-marine demeure encore théorique, une compagnie minière canadienne, Nautilus Minerals, se déclare prête à exploiter un gisement sous-marin au large des côtes de la Papouasie-Nouvelle Guinée dès 2018 (projet Solwara I).

Logo de Nautilus Minerals
 Logo de Nautilus Minerals

Nautilus Minerals Inc. se présente comme la première compagnie minière à être capable d’exploiter les ressources minérales des fonds océaniques. Basée au Canada, elle étudie la faisabilité de projets extractifs dans l’Océan Pacifique depuis les années 1990, notamment au large de la Papouasie-Nouvelle Guinée, des Îles Salomon et des Îles Tonga. Elle entend exploiter les différents métaux présents dans les planchers océaniques et principalement le cuivre, l’or, l’argent et le zinc. Elle obtient son premier permis d’exploration de la part du gouvernement de Papouasie-Nouvelle Guinée en 1997.

Nautilus Minerals est largement financée par des majors des industries extractives mondiales: Barrick Gold Corporation, Anglo-American, Teck Cominco et Epion Holdings.

Son projet phare est Solwara I. Situé dans la mer de Bismarck, à 30 kilomètres des côtes de la province de Nouvelle Irlande, Solwara I est présenté par la société comme le premier projet d’exploitation des fonds marins à être mis en activité. Nautilus Minerals a obtenu le permis d’exploitation minière en 2011 de la part du gouvernement de Papouasie-Nouvelle Guinée et espère commencer l’extraction dès 2017-2018 pour une durée de 20 ans.

Localisation du projet Solwara I. Source: Nautilus Minerals
Localisation du projet Solwara I. Source: Nautilus Minerals

Nautilus mènera ses opérations extractives à une profondeur d’environ 1600 mètres afin d’extraire des sulfures hydrothermaux des quantités suffisantes de cuivre, d’or, d’argent et de zinc pour assurer la rentabilité de l’opération. Si celle-ci s’avère fructueuse, la compagnie entamera la mise en exploitation de ses autres concessions dans la mer de Bismarck. Ces dernières couvrent, pour l’instant, une superficie équivalente à 107917 km2. À terme, si l’expérience se révèle rentable, une large partie des fonds marins pourrait faire l’objet de permis d’exploitation (l’AIFM a déjà octroyé des permis exploratoires dans les fonds océaniques de sa juridiction).

Nautilus base largement ses méthodes d’extraction sur celles employées dans les mines terrestres. Ses engins et machines sont adaptées pour le travail sous-marin. Elles pèsent environ 300 tonnes chacune et font environ la taille de trois bulldozers individuellement. Elles seront reliées par un système de câble à un navire de traitement des minerais, avec tous les risques de fuites et de rupture qu’un tel procédé implique. De plus, le « raclage » des fonds marins engendrera un dégagement (un « panache ») de sédiments et de roches relativement important pouvant se répandre sur plusieurs dizaines de kilomètres autour des chantiers d’extraction.

Trois machines d'extraction de Nautilus Minerals... ça me fait penser à Transformers. Source: http://www.nautilusminerals.com/IRM/content/default.aspx
               Trois machines d’extraction de Nautilus Minerals… ça me fait penser à Transformers. Source: Nautilus Minerals

Des risques environnementaux importants

En effet, le problème principal auquel ces types de projet sont confronté, ce sont les risques environnementaux qu’ils impliquent. Or, les fonds marins constituent le plus vaste écosystème de la planète mais également celui qui est le moins connu. Seulement 5 % des fonds marins ont été explorés et cartographiés. Ces zones encore largement méconnues présentent une grande richesse en biodiversité. De plus, ces écosystèmes se sont développés de manière relativement isolées dans un milieu soumis à une forte pression permanente et où l’absence de lumière prédomine. La faune et la flore des fonds marins se reproduisent et croissent lentement. Dans un article paru en 2014 dans le Journal du CNRS, un expert signale que les écosystèmes profonds sont des écosystèmes à « métabolisme lent ». Les animaux qui les habitent sont souvent pluri-centenaires, leurs temps de réaction, et donc de résilience éventuelle, sont extrêmement longs. Par ailleurs, la stabilité des plaines abyssales fait que les organismes qui les peuplent sont très fragiles à des perturbations auxquelles ils ne sont pas préparés. Ces milieux présentent donc une faible capacité de résilience à toute perturbation environnementale.

La dernière version de l’évaluation des impacts environnementaux du projet Solwara I, Nautilus Minerals se veut rassurante quant aux conséquences de ses activités extractives sur les écosystèmes des fonds marins. Il en va de même dans les rapports officiels comme celui du CNRS et de l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) où, bien que les impacts environnementaux soient bien présents, le ton se révèle très optimiste, notamment dans l’évaluation des retombées économiques des projets miniers sous-marins.

Toutefois, les rapports des ONG et des instituts de recherche universitaires s’avèrent très alarmants. L’ONG Deep Sea Mining Campaign considère le projet Solwara I comme potentiellement catastrophique pour les écosystèmes des fonds marins et par extension, pour les sociétés côtières qui se verraient privées des services écosystémiques rendus par les milieux marins. Le Marine Science Institute de l’Université de Californie à Santa Barbara estime que l’exploitation minière des fonds marins entraînerait des pertes définitives d’écosystèmes uniques et riches.

Les impacts environnementaux prévus et « acceptables » pour les promoteurs des projets miniers sont:

  • Destruction de l’habitat d’espèces endémiques
  • Soulèvement et dispersion de sédiments (lors du ramassage des nodules polymétalliques, des sédiments seront soulevés et emportés par les courants. Ils se déposeront plus loin et menaceront de recouvrir et d’asphyxier les espèces vivant sur les fonds marins tels les concombres de mer et les anémones).
  • Pollution lumineuse et sonore (le bruit et la lumière des machines et des bateaux perturberont des écosystèmes habitués à l’obscurité permanente).
  • Pollution à la suite de fuite de pétrole et/ou de déchets miniers depuis les bateaux et durant le processus de transport depuis les fonds marins jusqu’à la surface
  • Événements sismiques ou tempêtes sous-marines causées par les activités minières
  • Dissémination de métaux lourds
  • etc.
La pieuvre Dumbo, un des habitants des fonds marins. Source: NOAA OKEANOS EXPLORER Program, Gulf of Mexico 2014 Expedition
La pieuvre Dumbo, un des habitants des fonds marins. Source: NOAA OKEANOS EXPLORER Program, Gulf of Mexico 2014 Expedition

La catastrophe écologique et sociale qui a suivi l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon dans le Golfe du Mexique en 2010 et le déversement de millions de litres de pétrole dans l’eau n’incite pas véritablement à l’optimisme et à la confiance quant à l’innocuité du projet Solwara I. La solution la plus raisonnable, selon moi, serait d’établir un moratoire global interdisant toute exploitation des ressources minières des fonds marins en attendant que les connaissances scientifiques et les études d’impact environnementaux soient plus développées.

All the world’s a mine ? Exploitation des ressources minières marines et extractivisme

Mais la volonté affichée d’exploiter les ressources minières des fonds marins, est selon moi bien plus inquiétante et témoigne de l’absence de limite du système extractiviste. Le développement sans cesse croissant des techniques d’extraction a fait du secteur minier une « entreprise de destruction massive » pour reprendre le terme employé par l’historien Timothy LeCain [LECAIN, 2009]. Le fait que gouvernements et compagnies minières envisagent sérieusement l’exploitation des fonds marins malgré les impacts environnementaux importants que cette entreprise engendrerait montre que le monde naturel n’est désormais réellement perçu qu’en tant que commodité économique abstraite, que stock de ressources attendant d’être exploité et transformé pour être finalement mis sur le marché. Exploiter des gisements aux teneurs infimes en métaux s’avère désormais rentable, mais cette rentabilité ne tient pas compte des dommages causés à l’environnement. En se basant sur les exemples actuels ainsi que sur les expériences du passé d’entreprises extractivistes, notamment celle des charbonnages belges et du nord de la France, la rentabilité des exploitations minières n’est assurée qu’à condition que les législations environnementales, les mécanismes de régulation ainsi que les principes d’indemnisation ne soient pas appliqués « sérieusement » et systématiquement. Cette idée d’une nature-stock de ressources, poussée jusqu’à l’extrême, tend à signifier que n’importe quelle partie de la planète n’est qu’une commodité en attente d’être exploitée par les entreprises extractives. Nous sommes entrés dans l’ère de la destruction de masse, de l’extractivisme exacerbé depuis le 20e siècle et l’exploitation minière des fonds marins n’en est qu’un des derniers avatars au 21e siècle [BONNEUIL et FRESSOZ, 2013].

À terme, si la société civile n’y prend pas garde c’est l’entièreté de la planète qui est susceptible d’être mise en exploitation par les industries extractives. Le risque est grand de voir la prophétie   que l’ingénieur Starr professe au jeune Harry Ford dans les Indes noires de Jules Verne se réaliser; celle d’un monde miné entièrement par les Hommes:

En vérité, s’écria le jeune homme, il est à regretter que tout le globe terrestre n’ait pas été uniquement composé de charbon ! Il y en aurait eu pour quelques millions d’années !

– Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant que la nature s’est montrée prévoyante en formant notre sphéroïde plus principalement de grès, de calcaire, de granit, que le feu ne peut consumer !

– Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains auraient fini par brûler leur globe ?…

– Oui ! Tout entier, mon garçon, répondit l’ingénieur. La terre aurait passé jusqu’au dernier morceau dans les fourneaux des locomotives, des locomobiles, des steamers, des usines à gaz, et, certainement, c’est ainsi que notre monde eût fini un beau jour ! [VERNE, 1877].

Pour en savoir plus:

http://www.nautilusminerals.com/irm/content/default.aspx

http://deepseaminingwatch.msi.ucsb.edu/#!/home?layers[]=vessel-tracks&layers[]=isa-areas&layers[]=labels&view=-14.7749|-159.9609|2||1806|901

http://www.eu-midas.net/

http://www.deepseaminingoutofourdepth.org/

Bibliographie indicative

BARDI U., Le grand pillage. Comment nous épuisons les ressources de la planète, Paris, Institut Veblen/Les petits matins, 2015.

BONNEUIL C. et FRESSOZ J.-B., L’événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Le Seuil, 2013.

JARS, Voyages métallurgiques, Lyon, 1774.

LECAIN T., Mass destruction. The men and giant mines that wired America and scarred the planet, New Brunswick, Rutgers University Press, 2009.

VERNE J., Vingt mille lieues sous les mers, Paris, 1869-1870.

VERNE J., Les Indes noires, Paris, 1877.

WILLIAMS R., The triumph of Human empire. Verne, Morris, and Stevenson at the end of the world, Chicago, The University of Chicago Press, 2014.

Et un petit indice pour le prochain En toute digression!

giphy-1

L’absence des humanités environnementales en Nord-Pas-de-Calais! Compte rendu 2e Journée du CERCLE, Lille 3 avril 2015

Ce 3 avril 2015 a eu lieu la 2e journée du CERCLE à Lille au siège de région du Nord-Pas-de-Calais.Siège de la région NPdC

Si le terme « cercle » peut être familier et évoquer de bons (ou mauvais) souvenirs aux universitaires belges, ici il s’agit de sujets sérieux.

Le CERCLE ?

Le CERCLE est l’acronyme pour « Collectif d’Expertise Régionale sur le Climat et son Evolution ». Pour reprendre les termes d’Yves Fouquart, un ancien du GIEC: « le CERCLE, c’est le GIEC du Nord-Pas-de-Calais« .

Autrement dit, on y parle de changement climatique, d’environnement et de développement soutenable à l’échelle régionale. Le CERCLE met en relation et permet donc le dialogue entre scientifiques et pouvoirs publics. Le but fondamental du CERCLE est de conseiller les élus locaux, les décideurs publics sur les problématiques environnementales, et principalement le changement climatique, qui sont très souvent complexes et techniques.

L’absence criante des humanités environnementales

Cette journée a réuni de nombreux intervenants (programme disponible ici). On notera l’absence criante de représentants des historiens et dans une large mesure, hormis quelques exceptions (géographes et économistes) des SHS. En me basant sur la liste des participants à la journée, je ne peux que constater cette absence, étant quasiment le seul représentant des SHS dans l’assistance.

Je pense qu’il faudrait remédier à cette situation. Alors que les Humanités environnementales sont en plein développement et que les travaux en histoire, en anthropologie ou encore en sociologie environnementale commencent à produire leurs résultats et à engendrer de nouveaux points de vue, de nouvelles perspectives stimulants pour la compréhension des questions environnementales qui traversent notre société, il me paraît déconcertant qu’un laboratoire de premier plan tel que l’IRHiS, pouvant apporter un éclairage historique sur l’environnement local et régional,  ne participe pas au CERCLE.

La journée du CERCLE

Mais revenons à la journée du CERCLE. Celle-ci fut l’occasion de nombreux échanges. Après une introduction à la problématique du changement climatique, la matinée était consacrée aux impacts du changement climatiques sur les milieux urbains et les possibilités d’adaptation des zones urbaines à ces changements (notamment par la végétalisation) puis aux impacts du changement climatique sur la mer et le littoral (biodiversité, impact économique sur la pêche, érosion des falaises et inondations).

L’après-midi portait sur les impacts du changement climatique sur la santé: multiplication des risques d’allergie au pollen, risques sanitaires liés aux températures extrêmes (en prenant l’exemple de la canicule de 2003), impacts des pollutions atmosphériques, etc.

CERCLE 3 avril 2015

CLIMIBIO ou quand les historiens manquent leur train

Durant cette dernière session, le projet CLIMIBIO fut présenté. Il s’agit  d’un projet CPER portant sur le « Changement Climatique, Dynamique de l’atmosphère, Impacts sur la Biodiversité et la Santé humaine ».

Ce projet est en place pour la période 2014-2020. Il se veut pluridisciplinaire et se propose d’étudier le changement climatique en région Nord-Pas-de-Calais.

Effectivement, il inclut 16 laboratoires de l’Université Lille 1 (Sciences et Technologies… dont le Clersé pour la partie économie et sociologie), des laboratoires de l’Université Lille 2 (Santé), des laboratoires de l’ULCO et le laboratoire SAGE de MinesTech Douai. Pas d’IRHiS ni de Lille 3…

CLIMIBIO se répartit en 5 groupes de travail (WP). Le WP3 porte l’intitulé suivant: « Impact sur le monde vivant: biodiversité, santé humaine et sociétés ». Son objectif principal est de « comprendre et évaluer l’impact du changement climatique sur la biodiversité et sur la santé humaine en s’attachant à prévoir la dynamique d’adaptation des systèmes naturels et humains ainsi que des territoires« .

Selon mon opinion, les Humanités environnementales et plus particulièrement les historiens environnementalistes, pourraient apporter un éclairage intéressant et pertinent à ces questions.

Si l’étude et la gestion du changement climatique à l’échelle mondiale sont relativement récentes (le GIEC est créé en 1988), ces questions se posent à l’humanité depuis le 19e siècle (voir entre autres, l’excellent ouvrage de BONNEUIL Christophe et FRESSOZ Jean-Baptiste, L’événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, 2013).

A l’échelle régionale (du NPdC), des adaptations aux événements climatiques (parfois extrêmes), pour reprendre une des thématiques abordées durant la journée du CERCLE, ont été opérées par les populations du Nord-Pas-de-Calais avant que le problème du changement climatique ne devienne urgent. Il en va de même pour les problèmes sanitaires et environnementaux, pour la préservation et la conservation de la biodiversité, etc.

Il est d’autant plus malheureux que les historiens régionaux (et les représentants des SHS autres que les économistes ou les géographes en général) soient absents du projet CLIMIBIO alors que la mise en perspective historique des politiques de santé, notamment à l’échelle régionale, fait l’objet du programme SIC « Santé, inégalités, citoyenneté » (à Lille 3) et que les questions d’équité et de justice environnementales se font de plus en plus pressantes en Nord-Pas-de-Calais.

Pour que les historiens  investissent les questions environnementales en Nord-Pas-de-Calais

L’absence regrettable des historiens (et des SHS) dans la plupart des projets régionaux n’est, à mon avis, pas à imputer aux autorités régionales ou aux autres universités comme Lille 1 ou l’ULCO, mais bien aux historiens eux-mêmes.

Le désintérêt (relatif) des laboratoires d’histoire régionaux aux questions environnementales, hormis quelques exceptions comme le laboratoire CALHISTE à l’Université de Valenciennes-Hainaut-Cambrésis ou quelques historiens isolés dans des structures plus vastes, explique en large partie leur absence du CERCLE et des projets régionaux (comme la Troisième révolution industrielle même si une récente conférence portant sur la TRI et la recherche en SHS vient d’avoir lieu à Lille3 le 31 mars dernier ). Le manque de visibilité des SHS auprès des pouvoirs publics explique également, sans doute, cette absence.

Il n’empêche que ce manque d’investissement des historiens dans les problématiques environnementales ne se justifie en aucune façon. Des historiens participent, avec profit, dans d’autres projets portant sur des matières environnementales comme le PIREN « Programme Interdisciplinaire de Recherche sur l’ENvironnement de la Seine ». Pourquoi n’en serait-il pas de même en Nord-Pas-de-Calais ?

L’apport d’une perspective historique aux questions environnementales permet de conseiller les décideurs publics vers ce que l’on nomme une « bonne gouvernance« . Dans une optique « utilitariste », ou pour être plus poli, d’histoire appliquée, la réflexivité environnementale permet de tirer profit, entre autres apports, des expériences et actions entreprises dans le passé. Cette connaissance offre la possibilité aux pouvoirs publics d’éviter de répéter les mêmes erreurs (au cas où il y ait eu erreur) ou de repartir de zéro alors que des travaux, des rapports, des études, des entreprises ont déjà été menés et ne demandent qu’à être mis à jour. L’apport historique permettrait d’économiser du temps (et de l’argent) et d’améliorer l’efficacité de ces projets.

Il ne reste plus qu’à souhaiter que les historiens prennent le train en marche et s’impliquent plus dans la politique environnementale régionale. Le CERCLE est une très bonne initiative et je suis très heureux d’avoir pu assister et participer aux échanges de cette deuxième journée. Il serait dommage que les SHS s’en tiennent éloignées.

Loin d’étudier le passé pour le passé, l’historien se doit d’être un acteur de son temps et la crise environnementale que nos sociétés endurent a une histoire.

Kevin Troch